30/10/2008

Le Livre de Dyzan

Stephan LEWIS

Le Livre de Dyzan

   

 

 CHAPITRE  I
    

    13 Août 1999 ... 21 h 20 ...
   

    Montségur ... Petite bourgade située dans l'Ariège, région Midi-Pyrénées du sud-ouest de la France. Le parc de la villa du professeur Joseph Winter est soudainement sujet à un phénomène des plus insolites ...  Un brouillard flou semble en effet se manifester dans les airs, à une dizaine de mètres au-dessus des imposants massifs fleuris qui se sont mis à frissonner. Un "bang" sonore, faisant songer à un coup de canon, a retenti, faisant trembler un court instant les grandes baies vitrées de la propriété. Une forme discoïdale, d'apparence imprécise et vaporeuse, dont les contours sont encore irréguliers et indistincts, se matérialise peu à peu dans un sifflement strident.
    Un disque argenté aux reflets rutilants, d'un diamètre de plus de dix mètres sur trois d'épaisseur, se stabilise progressivement à quelques mètres du sol, avant de se poser sur les pelouses en douceur, presque mollement. 
    Un vaisseau galactique de la Patrouille Temporelle des Lunariens vient d'émerger du continuum espace-temps.
    Deux hommes se tiennent immobiles, à quelques pas seulement de cette étrange et insolite apparition. 
    Le plus âgé, qui frise la soixantaine, a le front partiellement dégarni. Il porte de petites lunettes cerclées d’acier sur le bout du nez et le col de sa chemise est orné d’un nœud papillon des plus volumineux.Il s’agit en l’occurrence du professeur Joseph Winter, éminent archéologue britannique. Il a échangé un sourire complice avec le solide gaillard d’une quarantaine d’années bâti en athlète qui se tient à ses côtés. 
    Doté d’un physique élancé, dont les cheveux noirs taillés en courte brosse couronnent un visage énergique aux yeux verts, ce dernier répond au nom de Dany Ballantine. Ingénieur en électronique de son état, il est le compatriote et l’ami inséparable du professeur.
Ni l'un ni l'autre ne semblent s'émouvoir de l'incident, paraissant même s'attendre à cette visite au demeurant des plus singulières. 
    Le disque repose à présent sur ses trois trépieds. Son centre est bombé et surmonté d’un dôme lumineux garni de hublots. Le sas d'accès a glissé d’un mouvement lent, découvrant la rampe d’un escalier télescopique qui a touché silencieusement le sol. Trois hommes, dont deux sont revêtus d'une combinaison bleue, empruntent les degrés. Le troisième porte une combinaison orangée. Tous ont le sigle TP imprimé sur la poitrine.
    Ballantine et Winter se sont aussitôt portés à leur rencontre et un sourire illumine leurs visages.  
    - Comment va commandant ? Heureux de vous revoir... lance Ballantine en échangeant une chaleureuse poignée de main avec cet étrange visiteur.
    - Hello Dany !... hello professeur !... enchaîne l'homme à la combinaison orange, qui n'est autre que le commandant Boivant, le responsable de la Patrouille Temporelle des Lunariens.
    - Nous commencions à nous impatienter... sourit Winter en serrant à son tour et avec empressement la main qui lui est tendue.
    - Bien que nous maîtrisions le temps, je n'arrive jamais à être à l'heure...  plaisante le commandant en braquant un curieux instrument en direction de la soucoupe, qui
s’est aussitôt effacée du paysage. Placée en état d'invisibilité derrière son écran anti-optique, elle s’est ainsi soustraite à la curiosité des habitants du village, ces derniers n'étant assurément pas habitués à ce genre d'incident. 
    Les Lunariens ont aussitôt emboîté le pas aux deux Terriens, pour se diriger vers l'arrière de la villa. Ils ne sont plus qu'à quelques pas de la grande véranda, où deux silhouettes se tiennent discrètementdans l'encadrement de la grandeporte à glissière. Boivant a immédiatement reconnu Alexander, le majordome du professeur, ainsi que Peluche, un robot des plus perfectionnés. Ce dernier ayant l'apparence d'un grand anthropoïde frise les 2 m 50. Il a été confié à Ballantine par les Lunariens, en reconnaissance de la réussite des précédentes missions qu’ils lui avaient confiées. Sa dénomination exacte est Z 24, mais Ballantine l’a affublé de ce sobriquet en raison de sa physionomie.
    Alexander s'est avancé pour saluer les Lunariens, dont les visites maintenant fréquentes ne sont plus pour l'émouvoir. Les révélations que lui avaient faites Ballantine et Winter à leur sujet quelques mois plus tôt, l’avaient pourtant laissé pantois. Il lui avait fallu du temps pour admettre cette surprenante réalité. Il sait à présent que la patrouille temporelle vient du futur. De l’an 2210 exactement. Les Lunariens sont originaires de la Terre, du continent américain. Leurs prédécesseurs, choisis parmi les scientifiques les plus éminents par leur gouvernement d'alors, se sont établis dans le plus grand secret sur la face cachée de l'astre lunaire en 2010. Grâce à leurs possibilités à voyager à travers l'espace-temps, la Patrouille a été créée il y a seulement quelques années de leur temps à eux, les Lunariens. Ses membres sont en mesure de remonter le temps et de visiter le passé comme le futur, dans toute la galaxie. Ils ne sont toutefois pas autorisés à intervenir directement sur les faits qui se sont produits ou se produiront. Leurs lois les en interdisent, contrairement à Ballantine et au professeur Winter, qui ne sont pas tenus par ces obligations. C'est la raison pour laquelle la Patrouille a souvent recours à leurs services.
    Tous sont bientôt réunis dans la spacieuse bibliothèque du professeur, confortablement installés au creux des grands fauteuils de style anglais, tandis que le majordome se presse de leur servir à boire. Mais le commandant en vient rapidement à la raison de sa présence en ces lieux...
    - Bien que je sois ravi de me trouver ici en votre compagnie, ma visite est comme toujours intéressée. Nous avons, une nouvelle fois, un besoin urgent de votre aide… déclare-t-il sur un ton empressé, en donnant une tape amicale sur l’épaule de Ballantine.  
    - Nos préoccupations sont en rapport direct avec la fin de votre millénaire… poursuit-il avec une moue d’ennui… Sachez qu’en l'an 2000 de votre ère, l'équilibre économique de votre planète sera mis en péril.
    Winter et Ballantine ont échangé des regards circonspects.
    - Cette période sera en effet sujette à un immense bouleversement économique et à un krach boursier sans précédent... poursuit Boivant... Une crise mondiale entraînera toutes les nations dans une situation inextricable, qui se soldera par une guerre mondiale. 
    - A qui en incombera la responsabilité ?... s'enquiert fébrilement Ballantine.
    - A une secte mystérieuse que nous avons réussi à identifier, sans avoir toutefois découvert à ce jour les véritables tenants et aboutissants. Ses membres, conduits par un gourou fanatique du nom de docteur Nam, ont mis sur pied des moyens ahurissants. Mais nous connaissons néanmoins l'objet de leur convoitise, ayant un lien direct avec leur présence dans l'espace... précise Boivant avec un soupir haché.
    - Dans l'espace ! Que pourraient-ils aller faire dans l'espace pour que leurs agissements vous inquiètent à ce point et risquent de perturber l'économie mondiale ?... relève le professeur.
    - Les moyens colossaux dont disposeront bientôt ces gens n'ont rien à envier, ne serait-ce qu'à la NASA... confie Boivant avec une grimace mal réprimée... L'une de nos patrouilles qui a dernièrement remonté le temps, a pu  observer les agissements de la secte en toute discrétion.
    - Qu'ont-ils découvert ?... s’enquiert impatiemment Ballantine.
    - Nous sommes à présent assurés qu'ils s'intéressent à la grande ceinture d'astéroïdes. Ce vaste anneau, comme vous le savez, est situé entre les orbites de Mars et de Jupiter, à environ trois cents millions de kilomètres de la Terre.  
    - Quelle en est la raison ?... s’en étonne Winter, les sourcils en accents circonflexes.
    - La raison en est simple et ma foi judicieuse professeur... indique le commandant... Sachez tout d'abord que cette secte a entre les mains la technologie nécessaire  à la capture de ces astéroïdes. Même à cette distance considérable. 
    - Vous insinuez qu'ils auraient l’intention de s'emparer de ces météores !... sourcille Ballantine... Pourquoi accorder une telle importance à ces gros cailloux ?Quel en est l'intérêt ? Et comment se pourrait-il que l'économie mondiale ait à en souffrir à un tel point dans un proche avenir ?   
    - Ces gros cailloux représentent en fait une véritable fortune en minerais divers... souligne Winter... A bien des égards, ce sont d'énormes coffres à trésor en orbite autour de la Terre attendant d'être exploités, mais aussi inaccessibles pour l'instant que bien d'autres trésors légendaires.
    - Bien vu professeur... acquiesce Boivant en reportant son regard sur Ballantine... Comme vient de vous le préciser si justement votre ami, ces gens visent en fait l'exploitation des ressources minières du système solaire.
    - Du système solaire!... s'effare Ballantine... Et vous pensez qu'ils seraient actuellement en mesure d'y parvenir ?
    - Il n'y a rien d'extraordinaire à cela Dany… indique Winter… N'oublions pas que la sonde spatiale Pioneer 10 lancée à la fin des années 70, a déjà dépassé les frontières de notre système planétaire. Il est même d'ores et déjà prévu d'envoyer des astronautes sur Mars d'ici à une vingtaine d'années.
    - Vous avez une nouvelle fois raison professeur... sourit le commandant... Mais ce que visent en fait ces gens dans un premier temps, c'est la capture de 1986 DA, un astéroïde au nom un peu barbare d'une dizaine de kilomètres de diamètre.
    - A ce propos, il a été dit que ce cher 1986 DA à la forme patatoïde contiendrait du minerai en grande quantité... souligne Winter en allumant le brûle-gueule qu'il vient de préparer et dont il tire deux ou trois bouffées furtives avec une évidente satisfaction.
    - Il recèlerait entre autres 500 tonnes de platine, 600 tonnes d'or, et tenez-vous bien, à peu près 1000 millions de tonnes de nickel... complète le commandant.
    - Aux cours actuels et si je ne m’abuse, cette masse d'or à elle seule atteindrait le montant faramineux de … voyons … 65 milliards de dollars !... souligne Ballantine avec une moue ébahie après un calcul rapide.  
    - Et le nickel ne pèserait pas moins de 500 milliards de ces mêmes dollars... complète Boivant.
    - Un loto spatial à la cagnotte plus que coquette... relève Ballantine... Mais quelle méthode ces gens comptent-ils employer ?
    - Ils vont s'yprendre d'une manière des plus habiles... indique le commandant... Grâce aux moyens dont ils disposent pour parcourir en un temps record des distances démesurées, ils vont faire débarquer un équipage réduit sur 1986 DA. Ensuite, ils s'emploieront à fixer des petites fusées sur le météore en question. Puis, moyennant des mises à feu savamment ajustées, ils le dirigeront enfin vers une destination proche de la Terre. D'ailleurs, je vous rappelle qu'une pareille technique fut utilisée pour la manœuvre du vaisseau spatial Apollo. Elle est encore employée de vos jours pour les vols de la navette spatiale. De plus, la tâche est facilitée par l'absence d'atmosphère et donc de friction dans l'espace. Une fois l'astéroïde lancé dans le grand vide interstellaire, il ne changera plus de direction et plus rien alors ne pourra arrêter sa course. Ou tout du moins tant qu'aucune autre force ne lui aura été opposée.
    - Vous dites qu'ils dirigeront cet astéroïde vers une destination proche de la Terre… réalise Ballantine…Ils auraient donc une base spatiale à leur disposition !...  imagine-t-il aussitôt, sourcils froncés.
    - En effet ... confirme Boivant... Cette station orbitale géante qu'ils ont baptisée Bêta 33, héberge déjà plusieurs centaines de leurs fanatiques qu'ils ravitaillent à l'aide de navettes.
    - Mais … observe Ballantine, la mine réfléchie… même si ces gens disposent d'une telle technologie, et si cet astéroïde se trouve à plus de trois cents millions de kilomètres de la Terre, comment pourraient-ils le récupérer dans leur base spatiale aussi rapidement, en n'utilisant que des fusées ?
    - Ils le peuvent. Vous pouvez m’en croire. Comme je vous l'indiquais il y a un instant, ils sont en mesure de se déplacer à des vitesses fantastiques à travers l'espace. Ils peuvent couvrir, en un temps record, des distances considérables.
    - Nous ne doutons pas un seul instant de vos affirmations... légitime aussitôt Winter...  Ce que Dany veut certainement dire, c'est que si 1986 DA est uniquement équipé de fusées de guidage, il est certain qu'il ne pourra  pas couvrir une telle distance en moins de plusieurs années !
    - J'allais y venir professeur... se presse d’indiquer Boivant... En fait, ils déplaceront 1986 DA en utilisant le même procédé que pour les déplacements de leurs vaisseaux. 
   Le commandant a immédiatement remarqué les mines interloquées de ses deux amis.
   - Un voyage vers l'étoile la plus proche de votre Terre en se déplaçant dans la Voie Lactée, prendrait en effet plusieurs années à un vaisseau qui se déplacerait même à la vitesse de la lumière. Soit pour être précis, 1000 millions de kilomètres à l'heure... précise-t-il ... Dans ces conditions, et même pour la secte du docteur Nam, je vous concède que ramener 1986 DA en moins de plusieurs années s'avérerait totalement inconcevable. En outre, cette secte est certainement encore très loin d'être en mesure de concevoir, puis de pouvoir fabriquer et enfin d'utiliser un moteur capable de les propulser à la vitesse de la lumière.
    - Mais alors, comment comptent-ils s'y prendre ?... s’étonne Ballantine.
    - Ils emprunteront tout simplement des raccourcis, comme ils le font déjà avec leurs astronefs... indique Boivant le plus naturellement du monde, s'attendant naturellement à une réaction des plus justifiées de la part des deux autres.
    - Ils voyagent comme vous dans le temps... soupçonne aussitôt Winter.
    - C'est à peu près la méthode qu'ils utilisent. Mais ils ne maîtrisent pas comme nous, les Lunariens, le temps comme vous pourriez l'imaginer… nuance Boivant… En fait, ils ne font qu'en raccourcir la durée en empruntant pour ce faire un passage privé de temps, reliant deux régions différentes de l'univers.  
    - Ne me dites pas qu'ils auraient réussi à mettre en pratique la théorie du pont "Einstein-Rosen" !... anticipe déjà Ballantine, les sourcils en accents circonflexes.
    - Dans le mille Dany... acquiesce Boivant en souriant... Ils utilisent en effet ce qu'on appelle « un trou noir ». Comme vous le savez, ce pont "Einstein-Rosen", en théorie, est une véritable machine à remonter le temps. Figurez-vous qu’ils ont réussi à passer de ce concept abstrait à la pratique.
    - Mais ... le « trou noir » le plus proche, d'après les astronomes, se trouverait dans la constellation du Cygne ! A 6000 années-lumière de la Terre ! Soit à plus de 58 milliards de kilomètres !...  souligne Winter, pour le moins aussi sceptique qu'interloqué.
    - A priori vous allez certainement prétendre qu'il est impensable que l'on puisse concevoir de franchir une telle distance en si peu de temps, et vous auriez parfaitement raison professeur...concède Boivant.
    - Mais alors !... le prie Ballantine, parvenant difficilement à contenir son impatience.
    - Vous n'ignorez pas, l'un comme l'autre, que lors de la mort d'une étoile, son noyau central implose. Il s'effondre brutalement sur lui-même. L'implosion s'arrête lorsque le résidu n'a plus qu'environ un mile de diamètre (soit approximativement 1600 m). Mais la densité de ce résidu est extrême. Des milliards de tonnes par centimètre cube. La masse de cent paquebots comme le Norway dans un grain de riz. La matière qui s'approche des trous noirs s'y engouffre inexorablement, du fait de la force de gravité invraisemblable qui y règne pour disparaître, littéralement projetée hors du temps et de l'espace. C'est ce que l'on pourrait qualifier de tunnel inter dimensionnel de communication de l'espace-temps, tournant sur son axe comme une toupie. Une véritable Porte des Etoiles, comme l'ont d'ailleurs baptisé ces fanatiques, et qui leur permet d'accéder à des régions fort éloignées de notre univers. C'est donc en quelque sorte un raccourci, reliant entre elles des failles dans l'espace-temps, grâce auxquelles il est possible de voyager à des vitesses dépassant la célérité de la lumière.

    Pour l'exemple, un objet qui disparaîtrait dans un trou noir, ressortirait instantanément dans une autre région de l'Univers. Même distante de plusieurs milliards de kilomètres. Mais le problème qui se poserait, serait bien évidemment celui de trouver la solution, afin de pouvoir atteindre le trou le plus proche en un minimum de temps. Or, ce docteur Nam a la réponse à cette question... indique Boivant... Il a pour cela réussi à construire un trou noir artificiel proche de sa base orbitale. A moins de 30.000 km de celle-ci, pour être précis. Nous tenons ces renseignements de la patrouille qui s'y est engagée discrètement à la suite d'un de leurs vaisseaux et qui a bien failli ne pas en revenir.
    - Incroyable !... souffle le professeur en rajustant machinalement ses binocles sur le bout de son nez.
    - Il est évident qu'en utilisant un pareil procédé, cela réduit fantastiquement les distances... murmure pensivement Ballantine.
    - Je dirais même que, dans ce cas,  le mot distance perd toute sa signification... souligne le commandant... En franchissant un trou noir, on se déplace en avant dans l'espace pour reculer simultanément dans le temps. Le voyage est alors instantané.
    - Construire des trous noirs pour forcer l'entrée d'autres univers a toujours été l'un des plus formidables défis des années à venir… fantasme Ballantine, le regard absent… Ce projet fou, s’il se concrétisait un jour, assurerait à l'humanité la possibilité réelle de pouvoir voyager dans l'espace et de conquérir d'autres horizons... puis, semblant soudainement perplexe, sa formation d'ingénieur en électronique reprenant le dessus, d’ajouter avec une moue dubitative ... Il est pourtant affirmé que la construction d'un trou noir nécessiterait beaucoup plus d'énergie qu'aucune société humaine ne pourra jamais en produire à l'heure actuelle, y compris je pense ce docteur Nam commandant ! Comment ces gens comptent-ils s’y prendre pour réunir un tel potentiel ?   
    - Comme je viens de vous le dire, ils ont résolu le problème. La solution a été mise en pratique depuis leur première base d'opération dont nous venons d’avoir connaissance. L'une de nos patrouilles l’a repérée il y a moins de deux semaines.  
   - Depuis leur première base ?… s’effare une nouvelle fois Ballantine, imité en cela par le professeur… Ils auraient donc une seconde base dans l'espace à leur disposition !
   - En fait, Bêta 33 comme je vous l'ai précisé, est une base orbitale ; tandis que la seconde, qu'ils désignent sous le nom d'Alpha 30, n'a pas été construite dans l'espace. D'après ce que nous en savons, elle se trouverait sur une mini planète de forme sphérique répertoriée par vos astronomes sous le nom de Ceres.
    Devant les regards ébahis des deux hommes, le commandant poursuit …
    - Cette mini-planète que vos astronomes ont donc baptisée Ceres, située entre Mars et Jupiter, fait justement partie de ce cordon d'astéroïdes en question. Ainsi, parmi cette ceinture de météores existe un anneau de minuscules planètes à laquelle appartient Ceres. Parmi ces quelques dizaines de fragments qui composent la ceinture, certains ont des tailles qui varient de quelques kilomètres comme 1986 DA, à plusieurs centaines de kilomètres comme la planète en question, qui a en outre un diamètre de 700 km. Elle abrite la base Alpha 30 à partir de laquelle sont organisés des va-et-vient vers leur seconde base orbitale Bêta 33 en un temps record, justement via leur trou noir artificiel, qui les relie en permanence. Le docteur Nam a utilisé la poussière cosmique, que l'on sait essentiellement composée de particules de fer et de nickel de certains de ces fragments orbitaux. Ils lui ont servi  en quelque sorte de ramjets magnétiques. D'aspirateurs spatiaux si vous préférez. Ces engins ont assurément fait office de bulldozer pour la construction de cette Porte des Etoiles.
    - Il a donc imaginé le fait de dérober de l'énergie naturelle en utilisant la matière interstellaire pour en assurer la construction... réalise Ballantine, bien malgré lui en proie à l'admiration la plus totale envers ce mystérieux docteur Nam.

    - Exactement Dany … Et ce qui est surprenant ... complète le commandant... c'est qu'il ait réussi à le faire en un laps de temps très court. Jusqu'à ces jours derniers, nos patrouilles n'avaient pas encore décelé l'existence de cette secte dans l'espace. Je dois toutefois reconnaître que quelque chose nous échappe dans cette affaire.   
    - Et où en sont-ils à l'heure actuelle ?... s'enquiert encore Ballantine, le mentonpris entre le pouce et l’index.
    - En les situant dans votre présent, ils viennent de terminer l'aménagement de  Bêta 33. C'est la raison pour laquelle il nous faut intervenir sans tarder. Ou plutôt, qu'il va vous  falloir intervenir Dany... rectifie le commandant avec une moue d'embarras...  Notre patrouille, en remontant le futur, nous a confirmé que dans moins de trente jours de votre temps, ils réussiront à ramener 1986 DA vers leur station orbitale. En poussant plus en avant leurs investigations dans votre avenir, la patrouille a précisé que l'économie mondiale connaîtrait ses premières difficultés avant la fin du millenium. Car cette secte n'en restera pas là. Elle s'emparera par la suite d'astéroïdes de plus en plus importants.
    Il va sans dire que nous, les Lunariens, étant originaires de la Terre, souhaitons la préserver d'un gigantesque krach boursier et d’une faillite mondiale catastrophique sans précédent qui s'en suivrait. En outre, je ne vous cacherai pas plus longtemps que notre nouvelle nation est elle-même concernée et menacée dans votre futur. N'oubliez pas que nos ancêtres terriens ne coloniseront la Lune qu'en 2010, et cela dans le plus grand secret, en y expédiant plusieurs de leurs hommes de science triés sur le volet (la Citadelle de Barka - de S.Lewis). Mais si nous ne tentions pas d'endiguer cette menace, notre existence serait une nouvelle fois remise en cause.  

    - Evidemment... réalise Ballantine... Je présume que suite à une faillite interplanétaire, vos ancêtres ne pourraient plus alors disposer des crédits nécessaires à leur conquête de l'astre lunaire.
    - Tout à fait Dany ... Et les Lunariens n'existeraient donc pas aujourd'hui. Ce qui signifie que la Patrouille Temporelle ne verrait donc jamais le jour... soupire Boivant, la mine préoccupée.
    - Leur manège ne peut pourtant pas passer inaperçu !... souligne Winter en rajustant une nouvelle fois ses petites lunettes.
    - Détrompez-vous professeur !... objecte Boivant ... Je vous disais que leur technologie n'avait rien à envier à la NASA et pour cause !… Leur base spatiale sera opérationnelle d'ici quelques jours et les stations radars de votre planète n'ont toujours pas détecté sa présence dans l'espace. C'est donc en toute impunité et sans crainte de la moindre menace que cette secte va pouvoir agir à sa guise.
    - Quelle sera notre mission commandant ?... anticipe déjà Ballantine en se passant une main ouverte dans sa courte brosse.  
    - J'allais justement y venir Dany, car nous savions comme toujours pouvoir compter sur votre aide et sur celle du professeur... sourit Boivant, l'esprit certainement soulagé... Comme vous vous en doutez, les autorités terriennes ne doivent en aucun cas avoir vent de tout cela. Elles ignorent toujours notre existence et seraient de toute manière dans la totale incapacité de contrecarrer les plans et les projets du docteur Nam. Mais en ce qui nous concerne, nous devons et pouvons agir. Nos vaisseaux sont allés en mission de contrôle dans le futur et si nous n'intervenions pas, les marchés boursiers seraient, dans un avenir très proche, inondés de contre-valeurs en minerais les plus précieux. Cette situation incontrôlable ferait du même coup chuter, puis s'effondrer les cours. Les plus grands consortiums monétaires internationaux de la planète seraient vite mis en difficulté, voire même en faillite, provoquant de cause à effet une banqueroute de la Banque Mondiale.
    - Qui est exactement ce docteur Nam et qu'aura-t-il à gagner dans tout cela ?..  s’enquiert encore Ballantine.
  
Boivant semble embarrassé. Il remue la tête avec un évident soupçon de contrariété.
    - C'est là le hic Dany. Mis à part le nom que je vous ai donné, nous ne possédons malheureusement aucune indication. Nous manquons de renseignements complémentaires sur cet énigmatique personnage. Malgré tous ses efforts, la patrouille n'a pu en apprendre davantage … Nous comptons sur vous pour nous renseigner à ce sujet… ajoute-t-il timidement, la mine défaite, après avoir marqué un bref instant d'hésitation.
    - Bon … Comment allons-nous devoir procéder ?… enchaîne Ballantine sans plus insister, avec une moue de perplexité, tandis que Winter tente vainement de rallumer sa pipe, tout en continuant de suivre la conversation.
    La pilule semblant être avalée, le commandant semble subitement plus détendu et beaucoup plus à l'aise. Aussi se presse-t-il d'entrer dans le vif du sujet, visiblement soulagé...
    - Cette secte dangereuse et surarmée a son refuge au Népal. Dans la vallée de Lang Tang. Au sud de l'Himalaya, pourêtre  précis. Mais c'est en fait une véritable citadelle.
    - Si j'ai bien saisi, il ne nous reste qu'à mettre une expédition sur pied... anticipe Ballantine.
    D'un geste qui se veut rassurant, Boivant l'a aussitôt interrompu. 
    - Ce ne sera pas nécessaire Dany, car vous perdriez du temps. D'ailleurs, ni vous ni le professeur n'êtes entraînés à faire de l'alpinisme. En outre, il vous faudrait nécessairement vous assurer les services d'un guide. Or, vous vous doutez que cette perspective est irréalisable. Personne ne doit être mis dans la confidence.
    - Il me reste à parier que vous allez encore nous confier l'un de vos taxis !... présume Ballantine avec un sourire en coin.
    - Il vous sera en effet plus aisé de vous rendre à cet endroit avec l’aide d’un vaisseau... acquiesce le commandant en vidant son verre de cognac d'un trait, imité en cela par les deux hommes qui l'accompagnent. 
    L'un d'eux vient d’ouvrir une serviette de cuir. Il en extirpe plusieurs documents barrés d’un coup de tampon à l’encre rouge, les taxant de confidentialité, et qu'il remet aussitôt à son supérieur.
    - Ce sont des photos aériennes... indique ce dernier en les soumettant à Ballantine et Winter... Elles ont été prises hier. Voici l'endroit exact où se situe la base du docteur Nam... mentionne-t-il en posant son index sur l'une d'elles, où est porté un repère signalant une zone inférieure du versant méridional de la chaîne montagneuse… C’est une véritable forteresse qui s’étend profondément sous terre… signale-t-il encore.
    Après avoir examiné les prises de vues aériennes photographiées sous des angles différents, mais portant toutes le point trigonométrique XV à un endroit bien précis, les deux intéressés semblent perplexes. Boivant a immédiatement remarqué leur mine indécise.
    - Vous ne vous attendiez tout de même pas à ce que leur base soit repérable du ciel ! Il est évident qu'ils l'ont camouflée de telle sorte qu'elle passe totalement inaperçue... ajoute-t-il en affichant un air surpris.
    - Ce n'est pas là le problème commandant... nuance Ballantine en esquissant un sourire de complaisance... Mais ... Comment allons-nous pénétrer dans les lieux ?
    - Je m’attendais à cette question. Soyez rassurés. La patrouille qui alocalisé la base a réussi à leur subtiliser une télécommande permettant l'ouverture d'une entrée secondaire située à cet endroit... et Boivant de leur indiquer en même temps un cercle rouge tracé sur les photos, tandis que l'un des Lunariens leur remet un petit boîtier de métal noir.
    - Voici la télécommande en question… indique Boivant… Lorsque vous serez rendus sur place, il vous suffira de presser ce contacteur et une ouverture se dévoilera
dans la roche.
    - Une fois que nous serons à l'intérieur, en quoi consistera exactement notre mission ?... s'enquiert à présent Ballantine, la mine réfléchie, tandis que le professeur s'est saisi de l’instrument pour le déposer sur le grand bureau de la bibliothèque.
    - Une fois à l'intérieur la base, votre mission consistera à vous emparer du docteur Nam. Nous supposons qu'il y demeure en permanence... déclare Boivant d'un ton plutôt mal assuré et d'autant moins convaincant.
    - Et si par manque de chance il ne s'y trouvait pas !... appréhende Ballantine, qui a tout de suite remarqué le ton hésitant du commandant.
    - D'après les rapports de la patrouille qui a surveillé et espionné les lieux, il ne quitterait jamais son poste. Mais je ne puis hélas vous en apporter une preuve formelle et vous en donner l'assurance... avoue-t-il d'un air navré et embarrassé.
    - Bon ... Et vous n'avez bien entendu aucune idée de ce à quoi ressemble ce personnage ?... risque encore Ballantine.
    Boivant s’est contenté de remuer la tête de droite et de gauche, en une attitude accroissant son embarras.
    - Maintenant et si vous êtes toujours d'accord, malgré le peu de renseignements que nous ayons en notre possession, nous vous enverrons un vaisseau en pénétration automatique dès demain matin à 6 heures précises. Espérons que cette fois encore vous réussirez dans votre mission.
   Puis, après s’être confondu en remerciements, le commandant a aussitôt pris congé de ses partenaires.
 
                                                  
 
                                                          CHAPITRE  II
 
  
   
    Montségur ... Le lendemain … 5 h 45 du matin ...
  
    Le soleil inonde déjà de ses rayons bienfaisants l'immense parc de la villa. Ballantine et Winter, revêtus de la tenue bleue des voyageurs du temps, surveillent les environs d’un œil impatient. Ils attendent la matérialisation du vaisseau annoncé par le commandant Boivant, qui devrait maintenant émerger de l'espace-temps d'un instant à l'autre. Z 24 se tient à leurs côtés, faisant comme toujours partie de l'expédition. Sa présence leur sera certainement encore d'un grand secours, voire même indispensable.
    - Ce ne sera pas du gâteau... murmure nonchalamment Ballantine en promenant un regard distrait aux alentours.
    - En supposant que nous ne nous fassions pas repérer une fois à l'intérieur de la base, je me demande comment nous allons procéder… marmonne Winter… Nous n'avons aucune idée de ce à quoi ressemble ce docteur Nam. Et à savoir si nous pourrons le kidnapper au nez et à la barbe de ses sbires... poursuit-il sur le même ton, semblant envisager avec un certain scepticisme le déroulement de leur future expédition. 
    Mais l'androïde vient de les interrompre. Il leur désigne un brouillard flou qui se manifeste à une dizaine de mètres dans les airs, tandis que retentit le "bang" caractéristique du brusque transfert de dimension temporelle. Un disque métallisé, semblable à celui de la veille, finit par se matérialiser au milieu d’un sifflement strident, avant de se poser délicatement sur les pelouses du parc. 
    Le sas d’entrée s’est ouvert automatiquement, invitant les trois passagers à embarquer.
    L'intérieur de l’engin, où d'immenses cylindres à l'aspect nickelés ronronnent, est percé de larges hublots et éclairé par électroluminescence d'une douce lueur bleutée. Ballantine, dont le pilotage n’a maintenant plus aucun secret pour lui, s'est aussitôt installé aux commandes. D’un œil averti, il passe en revue les principales fonctions du pupitre de l'énorme tabulateur de l'ordinateur central. Le tableau, extrêmement complexe, étincelle de tous ses cadrans et boutons lumineux. Il est surmonté d'une succession d'écrans en verre dépoli légèrement bombés.  
    Ses compagnons se sont sanglés sur les sièges coquilles pivotants, d’un confort poussé à l’extrême. Ils ont eu le soin de boucler leur harnais à connexion magnétique qui s’est réglé automatiquement à leur taille. L’androïde fait face au gigantesque écran panoramique de contrôle visuel et de visibilité extérieure du télévisionneur tridimensionnel qui vient de s'illuminer dans un relief saisissant. Il procède aux réglages du pupitre auxiliaire qui abrite les organes de transmission de la console ondionique du transmetteur temporel. Le professeur quant à lui gardera un œil sur les écrans violets des sidéroradars.  
    Le curseur des commandes de translations temporelles du tempomètre qui programme l'époque de résurgence choisie a été positionné sur le présent. Les boutons crantés du compteur temporel affichent la date et l'heure à laquelle ils vont quitter Montségur. Le computer de l'ordinateur directionnel a enregistré et programmé les coordonnées du point choisi, avant de calculer l'angle d'émergence avec toute la précision souhaitable. 
    Ballantine a lancé la procédure de décollage … Les quatre réacteurs nucléaires qui utilisent la fantastique énergie dégagée par la fusion thermonucléaire ont immédiatement répondu à son attente. Un ronronnement sourd, qui va en s'amplifiant vers les aigus, emplit soudainement l'air. Le mastodonte métallique s'élève majestueusement à la verticale, telle une plume portée par le vent, soutenu par ses générateurs gravitomagnétiques tout en rentrant doucement son train d'atterrissage. Puis, il se redresse progressivement pour prendre la tangente. 
    L’espace environnant s’est subitement mis à onduler,  puis à trembloter, perdant peu à peu de son relief, jusqu'à devenir complètement flou. Tout le voisinage finit par s'estomper, tandis que l’engin augmente graduellement sa vitesse ascensionnelle. Le claquement sec du "bang" de dématérialisation a retenti, le soustrayant instantanément à la vue d'un éventuel observateur.
    Au terme de quelques secondes, et tandis que résonne pour la seconde fois le craquement caractéristique du changement de dimension temporelle, tout est redevenu parfaitement net et calme aux alentours. Le vaisseau s'est rematérialisé en plein ciel au-dessus de l'Himalaya, la plus grandiose de toutes les chaînes montagneuses.
    La soucoupe survole maintenant à basse altitude le point trigonométrique XV, dissimulée derrière son écran d’invisibilité. Le dispositif anti-optique a été activé, afin  d’éviter son repérage par les radars du docteur Nam.
    Après quelques passages de plus en plus rapprochés, Ballantine a immobilisé le vaisseau en sustentation dans les airs, à moins de trois cents mètres d'altitude au-dessus du lieu de repérage. Les puissantes caméras vidéo sont aussitôt entrées en action. La vallée de Lang Tang qui serpente à travers la chaîne montagneuse s'étend à présent sous leurs yeux. Cette étrange contrée est enserrée entre la jungle tropicale et des cimes de 8000 mètres. C'est un énorme plan incliné de 800 km de long qui descend des sommets de l'Himalaya vers la plaine indienne. Des forêts épaisses en couvrent les pentes, tandis que plus haut poussent seulement des arbustes et plus haut encore, des lichens et des mousses.
    L'entrée de la base du docteur Nam est censée se trouver dans une cavité qui s'enfonce à flanc de montagne. Aussi, les deux hommes, tout en poursuivant leur conversation, ne perdent-ils pas de vue l'écran vidéo qui leur renvoie l'image du point trigonométrique XV.
  
    22 h 20 ...
  
    Ils  menacent de perdre patience. Malgré une attention soutenue de tous les instants, l'endroit est resté désert. Aucune présence ne s'est encore manifestée, lorsque Z 24  attire brusquement leur attention...
    - Les détecteurs nous signalent un objet volant en approche... signale-t-il de sa voix froide et métallique, ne reflétant pas la moindre émotion.
    Ballantine a bondi et le professeur a failli s'étrangler avec la cuisse de poulet qu'il grignotait ... Le balayage continu du radar révèle bientôt un point lumineux qui, progressivement, semble perdre de l'altitude.
    - L'objet sera visible dans moins d'une minute… indique l’androïde… Il semble se diriger dans notre direction...  précise-t-il encore.
    Winter, après s’être tamponné les lèvres du revers de la main, a rejoint son ami qui se tient à présent près des hublots, occupé à scruter le ciel avec insistance.

    Au terme de quelques secondes de patience, ils distinguent un point lumineux grossissant rapidement et à présent devenu perceptible à l'œil nu. Il se rapproche à grande vitesse de l'endroit où leur vaisseau est immobilisé en état d'invisibilité. Mais leur attention a été attirée par le flanc de la montagne qui est en train de basculer, démasquant une ouverture circulaire d'une trentaine de mètres de diamètre dans la roche.
    Un bruit de réacteurs est maintenant audible et le point lumineux qui s'est encore rapproché, freinant progressivement sa vitesse, se révèle bientôt être une navette spatiale. Avec un vrombissement assourdissant, elle s'est engouffrée dans le passage 
qui s’est aussitôt refermé derrière elle.
    Les deux hommes, ébahis, ont échangé des regards empreints de stupéfaction.
    - Le commandant avait donc raison... balbutie ce dernier d'une voix chevrotante.
    - Ne me dites pas que vous en doutiez professeur !... ironise Ballantine, en adoptant volontairement un ton de reproche.
    - Non, mais ... maintenant nous sommes au moins assurés qu'il y a effectivement à cet endroit des agissements pour le moins suspects... se reprend timidement Winter.
    - Bon ... Je crois qu'il est temps que nous nous préparions... estime Ballantine en reprenant sa place aux commandes de la soucoupe... Nous allons rendre une petite visite de courtoisie à ce docteur Nam. Nous laisserons le vaisseau sous la protection de son dispositif anti-optique derrière les premiers arbres de la forêt.

    La jungle tropicale est en effet visible à moins de deux kilomètres de l'endroit où est établie la base. Le vaisseau a tôt fait de se poser sous le couvert de la végétation. Après s'être armés de leurs pistolets atomiques, les deux hommes, renforcés par la présence de Z 24, se dirigent vers le refuge du docteur Nam. L’androïde les précède, car l'obscurité a fait son apparition. Le robot s'oriente sans la moindre difficulté grâce aux infrarouges dont il est pourvu. Ballantine a entre les mains le boîtier de commande qui déclenchera l'ouverture d'une porte secondaire, mais dont ils ne connaissent toutefois pas l'exacte localisation.
    Ils marchent depuis moins d'une dizaine de minutes, lorsque l'androïde, d'un geste de la main, leur signifie de stopper leur progression. Pourvu d'un système de vision nocturne ultra perfectionné, il a sans aucun doute détecté une présence suspecte. Aussi se sont-ils accroupis dans les hautes herbes, tandis que des bruits de moteurs, cependant encore éloignés,  leur parviennent.    
    Au terme de quelques secondes de réflexion, ils décident de se rapprocher en se faufilant silencieusement.
    Grâce au clair de lune, ils distinguent à présent plusieurs formes mouvantes qui, de toute évidence, sont des silhouettes humaines. Elles se tiennent à une vingtaine de mètres de l'endroit où a pénétré la navette. Elles portent un uniforme argenté et leurs visages sont masqués. Quelques-unes d'entre elles sont armées. Toutes paraissent agitées, échangeant de temps à autre quelques brèves paroles dans un langage inconnu, tandis que les bruits de moteurs semblent s'éloigner. Les deux hommes et l’androïde distinguent toutefois le reflet des projecteurs dont les véhicules sont équipés et qui sont en action.
    - Ces individus appartiennent sans aucun doute à la secte en question... murmure Winter... Mais pour quelle raison portent-ils un masque ?
    - A moins qu'il ne s'agisse tout simplement de touristes en habit de carnaval... raille Ballantine.
    Tapis dans les fourrés à moins d'une vingtaine de mètres, ils remarquent que l'entrée de la base par laquelle s’est engoufrée la navette est de nouveau libre d’accès.
    - Je serais prêt à parier qu'ils sont à la poursuite de quelqu'un ou de quelque chose... chuchote Ballantine.
    - Pourvu qu'ils n'en aient pas après nous !... appréhende déjà Winter.
    - Cela m’étonnerait professeur ... Voyez par vous-même … Ils se dirigent dans la direction opposée. 
    - Après qui peuvent-ils bien en avoir ?
    - A en juger par l'agitation dont font preuve ces gens, il se passe apparemment quelque chose d'anormal dans le secteur... présume ballantine.
    Un effrayant rugissement vient de retentir, les faisant sursauter et mettant du même coup un terme à leurs propos. Presque aussitôt, plusieurs coups de feu répercutés par l'écho
répondent au sinistre cri, tandis que les silhouettes restées jusque là en faction devant l'entrée du tunnel se sont précipitées.
    - Vous avez entendu ?... balbutie Winter.  
    - Cela n'a rien d'humain... relève Z 24 d'une voix calme et tranquille.
    - Toujours est-il que nous sommes au moins assurés que ces individus en ont après cette chose... souligne Ballantine... L'accès à la base est ouvert, profitons-en !... se presse-t-il d'ajouter.       
    Ils se sont aussitôt approchés du long tunnel au diamètre impressionnant, dont les parois vitrifiées semblables à du verre poli ont été taillées à même le roc. Des spots fixés de part et d’autre des parois y diffusent une clarté laiteuse. Un second couloir aux dimensions beaucoup plus modestes, est séparé du premier tronçon qu'ils viennent d'emprunter par un mur de roche aménagé en parallèle. Ce dégagement assure certainement les va-et-vient de véhicules, tandis que le grand tunnel n'est assurément utilisé que pour le passage des navettes spatiales, comme ils ont pu le constater.  
    - Si nous nous aventurons là-dedans, nous risquons de nous retrouver nez à nez avec une patrouille ou d'être pris en sandwich... souffle Winter en désignant le corridor secondaire.
    - Nous allons continuer dans le tunnel réservé aux navettes... rétorque Ballantine en invitant ses compagnons à obtempérer.  
    - Le danger n'en sera pas moins conséquent... se presse de signaler l'androïde... Nous risquons d'être carbonisés si le passage est emprunté par un vaisseau une fois que nous serons à l'intérieur.  
    - Nous n'avons guère le choix. Il faut en prendre le risque... insiste Ballantine, en dépit dela mise en garde adressée par Z 24.
    Son obstination à préférer la voie des navettes semble néanmoins lui donner raison …  Les véhicules aperçus précédemment regagnent la base, les bruits de moteurs se faisant de plus en plus audibles.   
    - Les voilà qui rappliquent !... grimace-t-il en marquant un temps d’arrêt… Vite, dans le tunnel ! Espérons qu'ils ne nous apercevront pas !
    C'est au pas de course qu'ils se risquent à l’intérieur du gigantesque passage, à l’instant où le premier véhicule de la secte se présente à l'entrée du couloir. 
    Le boyau qu'ils ont emprunté s'enfonce en pente douce. Au terme d'une progression d'une vingtaine de minutes et tandis que l'allure n'a pas été ralentie, ils distinguent bientôt une source lumineuse différente.
    - Je crois que nous y sommes... murmure Ballantine, le dos plaqué contre la paroi rocheuse.
    C’est avec circonspection qu’ils atteignent l’extrémité du tunnel.
    Une quinzaine de navettes spatiales sont parquées dans une gigantesque salle aux murs recouverts de plaques de métal, à travers laquelle règne une luminosité plutôt agréable.
    - Le commandant ne s'est pas trompé. Cette secte dispose de moyens considérables et inimaginables !... s’effare le professeur, les sourcils en accents circonflexes, osant à peine remuer les lèvres.
    - Et nous ne sommes certainement pas au bout de nos surprises !... présume Ballantine avec une moue circonstancielle.
    Ils ont traversé la salle à pas de loup, se glissant furtivement entre les astronefs. Plusieurs cabines d'ascenseurs sont maintenant visibles, ainsi que d'innombrables portes vitrées, dissimulant  des escaliers qui semblent plonger dans les entrailles de la terre.
    - Il faut y aller, nous n'avons guère le choix... soupire Ballantine en se dirigeant vers l'une des portes qui s'est ouverte automatiquement à son approche.
    Pistolet en main, il entraîne aussitôt ses compagnons vers une destination pour le moins dangereuse et inconnue.      
    L'escalier s'enfonce en colimaçon. Plusieurs minutes leur auront été nécessaires avant qu'ils ne se retrouvent face à une lourde porte blindée. C'est lagorge serrée par l'angoisse que Ballantine en pousse précautionneusement le battant …
    L’huis s’est entrebâillé silencieusement sur un immense local aux dimensions hors normes, à l’intérieur duquel ronronnent une multitude d'ordinateurs. Ils sont à n’en pas douter à l’intérieur du centre de contrôle de la base. Malgré l'heure tardive, une animation singulière règne dans les lieux. Plusieurs dizaines de personnes en blouse blanche s'affairent çà et là. D'autres sont installées devant leurs pupitres, l’œil rivé sur des cadrans, des manettes, des volants, ou des moniteurs video. Une estrade centrale domine les lieux, sur laquelle se tiennent d'autres techniciens, affairés eux aussi devant des écrans ronds et plus importants. Des enceintes acoustiques installées en divers endroits diffusent en permanence des informations dans un dialecte inconnu.
    - C'est étrange... souffle le professeur qui a tendu l'oreille... Je peux vous assurer qu'aucune nation à ma connaissance n'emploie ce type de langage.
    Les phrases égrenées par les haut-parleurs ne comportent curieusement aucun son sonore. Elles sont écrasées, voire étouffées. Même quasi inaudibles pour un individu jouissant pourtant parfaitement de ses qualités auditives. Aucun peuple de la Terre n'est en effet censé utiliser cette étrange phonétique, bien que les personnes présentes semblent posséder toutes les caractéristiques du genre humain. Chose plus curieuse encore, tous ces gens paraissent saisir parfaitement le sens des messages diffusés par les baffles.
    - Il me semble que c'est ce même dialecte qu'employaient les êtres masqués que nous avons surpris devant l'entrée de la base... souligne Ballantine.
    - A n'en pas douter… confirme Winter… Vous pouvez m'en croire. On ne saurait s'y tromper. J'avais déjà constaté cette étrange particularité de la phonétique utilisée par ces individus tout à l'heure. Mais je ne peux hélas en déduire quoi que ce soit.  
    - Si ces créatures n'étaient pas humaines, je pense que les Lunariens s'en seraient aperçus et qu'ils nous auraient prévenus... présume Ballantine. 
    - Toujours est-il que leur aspect physique tend à prouver qu'ils seraient bien d'origine terrienne... relève le professeur en rajustant ses petites lunettes. 
    Les haut-parleurs semblent maintenant diffuser un compte à rebours …  L'attention des participants a aussitôt semblé plus soutenue. Tous paraissent à présent prêter une attention toute particulière à ce qui est transmis. Ils pianotent avec empressement et effervescence sur le clavier de leur ordinateur. Puis les diffuseurs sont tout à coup devenus muets, tandis que tous les regards se sont portés vers un gigantesque écran vidéo qui s'est allumé. 
    Les trois intrus se sont rapprochés à pas de loup pour se dissimuler dans un recoin de la salle. Stupéfaits, ils observent à leur tour les images que renvoie le vidéo.      
    Deux énormes structures de plusieurs kilomètres de diamètre en forme de roues superposées, viennent d’apparaître dans un relief saisissant. Elles sont reliées entre elles par des conduits comparables à de gigantesques tuyaux. Elles pivotent sur elles-mêmes en tournant lentement autour de leur axe, semblant suspendues dans l'espace telle une île cosmique.  
    - Nom d'une pipe, la station orbitale !... souffle le professeur.
    - C'est incroyable, elle est gigantesque !... s’effare Ballantine.
    - Ces individus n'ont effectivement rien à envier aux moyens dont dispose la NASA... réalise Winter, visiblement abasourdi.

   extrait de : Le Livre de Dyzan - Stephan LEWIS

Les Périls d'Agartha

Stephan LEWIS

Les Périls  d'Agartha

                                               
 
  Tyranosaure
 
 
 
CHAPITRE  I
 
        Février 2032 … 
        La planète Terre n'est plus que ruines et désastres, en regard des conséquences dramatiques et irréversibles engendrées par les séquelles de la guerre atomique qui s'y est déroulée dix sept ans plus tôt. Les retombées radioactives, véritable pollen de mort, responsables d’épouvantables mutations génétiques, n’ont laissé qu’un monde perdu et désolé à sa surface. Ce monde apocalyptique à l'abandon, momifié, figé et rigide, sans vie ou presque, est à présent hanté par des espèces étranges et redoutables : les kobs.  
        Sur ce nouveau territoire, ces mutants cannibales, féroces et sanguinaires, issus d’invraisemblables croisements, subviennent à leurs besoins en se dévorant entre eux. Ils livrent d’incessants combats à la poignée d’êtres humains en sursis, qui ont l’infortune de croiser leur chemin et dont certains sont revenus à la sauvagerie primitive. 
        Dany Ballantine, un quadragénaire britannique bâti en athlète, dont les cheveux noirs taillés en courte brosse couronnent un visage énergique aux yeux verts, erre solitairement à travers le dédale de couloirs désertés de l’ancien métro londonien.
        Une mystérieuse présence semble s’être attachée à ses pas. Le long hurlement inhumain qui l'a déjà fait tressaillir quelques minutes auparavant, vient de retentirune nouvelle fois. Il se répercute d'écho en écho, roulant à travers l'immensité des couloirs comme un avertissement, comme une fatidique menace. Ce cri terrifiant, sinistre et monstrueux, lui semble tout à coup plus distinct et plus proche. Il est devenu l’objet d’une incessante hantise, comme si son auteur n’avait de cesse de le pister à travers les rues désertes de la capitale.
        Assailli par une sourde angoisse, le cœur battant à un rythme endiablé, il a marqué un temps d’arrêt. Une peur viscérale le tenaille. L’oreille aux aguets, il hésite sur  la direction à prendre afin de tenir en échec l’étrange auteur de ce cri infernal du plus lugubre effet.  
        Lorsque cet être mystérieux s'était manifesté pour la première fois, Ballantine avait songé à un prédateur, tel un loup, bien qu’il ne l’ait jamais aperçu. L’étrange créature sanguinaire laissait toujours derrière elle des dépouilles de mutants, mutilées ou ensanglantées ; ce qui l’avait amené à lui attribuer tous ces carnages. Mais depuis sa macabre découverte faite la veille dans la troisième salle où s’entassaient des corps carbonisés, il ne savait plus que penser et surtout que faire pour mettre un terme à ce cauchemar interminable.  
        Cette «chose», au demeurant plus redoutable que les kobs, ne fait apparemment pas de quartiers avec ceux qu'elle croise sur sa route, à en juger par le témoignage des cadavres qui s’amoncellent sur son passage. Elle semble le poursuivre inlassablement, sans toutefois s'être jamais manifestée à ses yeux. Cette situation insupportable accentue son angoisse de jour en jour. Il a la désagréable sensation de se sentir dans la peau d’un animal traqué, pris dans une souricière.
        Il a rapidement tourné les talons. Un seul impératif persiste à présent : Fuir au plus tôt cet endroit malsain où règnent l'ombre et la terreur, qui semble se refermer irrémédiablement sur lui comme un piège à rats.
        C’est avec une évidente appréhension qu’il épie les alentours avant de se ruer dans une galerie assez basse, rendue quasiment impraticable par les fréquents éboulements qui s'y sont produits.
        Au terme d'une course effrénée à travers cet enchevêtrement inextricable de
couloirs qui s'entrecroisent sans cesse, exténué, les poumons en feu, il s’est laissé choir sur les genoux en haletant, au bas d'un escalier en partie éboulé. Quelques secondes de répit s’avèrent cette fois indispensables pour qu’il puisse récupérer son souffle. Encore sous le coup de l’effort qu’il vient de produire, il en gravit les quelques marches qui le séparent encore d'un portique au chambranle rongé par la rouille. En dépit de l’air glacial constamment engendré par les courants d’air qui l’enveloppe comme un linceul, son visage dégouline d'une sueur moite qu'il éponge nerveusement et instinctivement du revers de la main. Mais il vient de tressaillir … 
        L'inquiétant avertissement a encore retenti. Il semble s'être de nouveau rapproché, ce qui le rend plus menaçant encore, ne faisant que décupler l’angoisse qui l’a envahi, et qui se transforme peu à peu en une panique incontrôlée. Il s’est jeté sur la porte de la dernière chance qui cède au premier assaut dans un grincement de charnières mal huilées. 
        Sur l’étroit palier s’amorce un second escalier, qui remonte cette fois vers la surface ... Et la course folle recommence de plus belle ...   
        Il suit un couloir encombré de restes macabres, ce qui l'amène une fois encore à la plus extrême prudence afin d’avoir à éviter un éventuel affrontement au corps à corps avec un mutant. Il aurait alors à livrer une terrible bataille pour la sauvegarde de sa vie. Les kobs, dont la taille frise les deux mètres, ont un  faciès bestial aux crocs de fauve faits pour déchirer la chair et où le nez est pratiquement inexistant. Leurs mains poilues à six doigts griffus viendraient facilement à bout d'un simple individu désarmé.
        Evitant d'engendrer le moindre bruit susceptible de trahir sa présence, Ballantine est parvenu en bout de couloir. L’oreille tendue, il a de nouveau sursauté … Une porte vient de s'ouvrir à l’étage et un bruit de pas résonne dans l'escalier.  
        Une flamme d'inquiétude s’est allumée dans ses prunelles et une onde glacée a couru le long de son échine ... Il appréhende la fatale rencontre. Le cœur battant à un rythme endiablé, il a fait volte-face sur la pointe des pieds et s'éloigne d’un pas étouffé pour se glisser précipitamment dans le couloir. 
        Le hurlement déchirant vient de résonner une nouvelle fois à travers les galeries du métro. Un bruit de lutte s’en suit presque aussitôt, tandis que retentit un cri aigu et soutenu, comparable au cri sans fin d’un rapace torturé. 
        Le visage en sueur, Ballantine s’est figé. Il s’est adossé à la muraille afin de mieux percevoir les échos de la bataille qui fait maintenant rage à moins d’une vingtaine de mètres de l'endroit où il se trouve, lorsqu’il perd brusquement l’équilibre avant de basculer dans le vide.
        Plus étourdi que groggy, il tarde toutefois à se redresser, se massant instinctivement le bas du dos. Tout est noir autour de lui. Aucun bruit ne lui parvient. Rien que ce grand silence sépulcral produisant plus de tintamarre dans sa tête que la résonance de dizaines de tambours réunis. 
        Il n’ose bouger, ni même respirer. Ses yeux s’accoutument progressivement à la pénombre, tamisée par le léger filet de lumière qui pénètre par la trouée supérieure. Au terme de quelques minutes, il parvient à discerner le nouvel environnement où il est atterri par accident.  
        Il se trouve, à n'en pas douter, à l’intérieur d’un ancien logement. L’endroit est visiblement muré depuis de nombreuses années par les éboulements, après avoir été laissé à l'abandon par ses locataires qui avaient dû fuir précipitamment. La pièce où il a chu est de toute évidence la cuisine, à en juger par les divers équipements d'électroménager et les ustensiles qui occupent une partie des murs.   
        La vigilance ne l’a pas quitté un seul instant. Il hésite encore à faire le moindre mouvement qui pourrait trahir sa présence, bien que le secteur semble désert. Ce qui le surprend
de prime abord, c'est le fait que rien ici ne paraisse avoir été chamboulé ou pillé, alors que tout a été mis à sac partout ailleurs dans la capitale. 
        L’oreille aux aguets, il s'est approché à pas de loup de l’imposante table en chêne massif qui occupe le centre de la pièce. Le tiroir est resté ouvert sur un amalgame d’objets sans importance, mais une boîte d'allumettes a aussitôt attiré son attention. Avec un peu de chance, peut-être sont-elles encore utilisables, car l'endroit semble être resté au sec. Au premier essai, au premier craquement, la lumière a jailli. Il en reste encore suffisamment pour lui permettre de trouver un combustible quelconque et faire disparaître la nuit qui baigne encore les autres parties de l’habitation.
        Ballantine entreprend alors un examen méthodique des lieux, à la flamme dansante d'une allumette.  Son regard s’est arrêté sur les deux chandeliers à cinq branches qui trônent sur le grand bahut de la salle à manger. Les bougies, à peine entamées, sont en parfait état. Elles illuminent bientôt la pièce qui lui dévoile tous les trésors qu'elle renferme encore. Autour de lui, tout est en ordre et bien rangé. Chaque chose semble être restée à sa place, comme si le logement était encore habité. La couche de poussière qui recouvre le mobilier, témoigne néanmoins de la fuite précipitée de ses occupants.
        Sa visite se poursuit maintenant depuis une dizaine de minutes. L'endroit dans lequel il a chuté semble être une loge de conciergerie. Les éboulements qui l'ont scellée tel un tombeau l’ont préservée de tout pillage. Le gardien devait être un chasseur. Un râtelier garni de quatre fusils et de divers couteaux de chasse orne la pièce principale. Plusieurs trophées grisonnants occupent une partie importante des murs.
        Ballantine s'est emparé fébrilement des armes, qu'il étale avec le plus grand soin sur la grande table. Il y a là matière à rêver, à cette époque où elles ont toutes disparu et sont presque totalement méconnues des derniers habitants de la planète. Il se rappelle le temps où il partait chasser en compagnie de son grand-père, il y a de cela presque trente ans déjà. 
        Après avoir examiné minutieusement l’arsenal en sa possession, une carabine attire particulièrement son attention. Il en essuie précautionneusement le canon et la crosse, sur laquelle figure encore le nom du fabricant, ainsi que le modèle : "22 long rifle auto". Une arme qui vaut certainement tous les trésors que pourrait encore renfermer ce maudit monde. Quant aux trois fusils de chasse, deux sont apparemment inutilisables. La rouille a envahi les parties essentielles. Le dernier, en parfait état de fonctionnement, est équipé de deux canons superposés.
        Il était certainement utilisé pour le gros gibier. Une légère réfection du chargeur automatique de la 22 L.R. quelque peu corrodée, semble toutefois nécessaire. 
        Ballantine fait à présent un rapide inventaire de sa trouvaille : Un superposé  modèle Magnum qui lui permettrait de venir à bout d'un éléphant et une 22 L.R. automatique, dont le chargeur peut contenir vingt cartouches qu'il lui est possible de tirer au coup par coup ou en rafales. Il a également récupéré plusieurs boîtes de munitions, ainsi que deux superbes couteaux de chasse qu'il a glissés dans sa ceinture.
*          *
 
        Deux jours se sont écoulés. Notre ami s'est débarrassé de ses hayons primitifs, remplacés par des vêtements en meilleur état et beaucoup plus décents, dénichés dans les armoires. Il en a également profité pour faire tomber cette barbe hirsute qui lui recouvrait le visage, à l'aide de ses couteaux bien affûtés. Il pourra désormais compléter sa toilette et se raser de près chaque matin. 
        Les armes fonctionnent à la perfection. Ballantine, qui se sent beaucoup moins seul à présent, a réappris à en faire bon usage. Il a également décidé d'établir ici son quartier général. C'est armé jusqu'aux dents qu'il décide de retourner enquêter sur les lieux où lui étaient parvenus les derniers hurlements.
*          *
 
                                                 
        Il ne s'était pas trompé. Une bataille s'est bien déroulée dans le couloir emprunté deux jours auparavant. Les restes ensanglantés de deux kobs gisent encore, éparpillés parmi les gravats. C'est avec une certaine répugnance qu'il contemple ce triste spectacle. Les mutants ont été littéralement mis en pièces. L'un d'eux a encore un semblant de tête où l'on distingue la gorge ouverte sur une large plaie, de laquelle s'est échappé un fleuve rouge. L'être ou la bête responsable de cette boucherie doit être redoutable. Ballantine ne peut s'empêcher de serrer encore plus fort le superposé qui est prêt à cracher sa mitraille. 
        L'oreilleaux aguets, le doigt sur la détente, il n'en continue pas moins sa progression.
        Ce n'est qu'au terme d'une heure de recherches infructueuses, transi de froid et n'ayant fait aucune nouvelle découverte digne d'intérêt, qu'il se décide à revenir sur ses pas. Il a cette fois l’intention d'emprunter l'escalier qu'avaient utilisé les deux kobs morts et qui devrait le ramener à la surface.      
        Comme il s’y attendait, la porte s'est ouverte à l'air libre, si l'on peut toutefois parler ainsi dans ce monde infernal où la liberté n'existe plus. Il s'est habitué depuis longtemps au spectacle de ruine et de désolation qui s'offre à lui.  L’air glacial lui cingle violemment la face. Le vent souffle en rafales, entraînant dans sa course effrénée un chapelet de poussières et d'ordures au sein d’un paysage cauchemardesque. Ces anciens quartiers du Vieux Londres, où toute trace d'appellation a disparu, sont retombés dans l'anonymat le plus complet. Ballantine ne connaît pas cet endroit. Il semble distinguer dans le lointain une ombre furtive ... Homme ou bête ? Transi jusqu'à la moelle,  il décide de reprendre la direction de son nouveau gîte, tout en se promettant de tendre un piège à l'être fantastique qui semble hanter ce territoire.
*          *
 
                                                
        Quinze jours plus tard … 
  
        Depuis que notre ami s’est installé dans sa nouvelle tanière, il connaît à présent, de mémoire, l’étendue de son nouveau domaine à plusieurs centaines de mètres à la ronde. Il l’a parcouru de long en large durant ces deux semaines consécutives, sans pour autant avoir rencontré âme qui vive, ni déceler une nouvelle trace de l’être mystérieux. Il doit cependant se mettre en quête de nourriture sans tarder. Aussi décide-t-il, l’arme à la bretelle, de partir en chasse, le gibier se trouvant limité à une faune hostile rendue à l’état sauvage.
        Il marche depuis une demi-heure, lorsqu’à l’embranchement d’une grande avenue encombrée de pierrailles et à moins d’une centaine de mètres, une dizaine de formes bestiales aiguisent leurs couteaux. Elles sont accroupies en arc de cercle autour d’un feu de camp, près duquel l’une d’elles semble s’affairer. Une odeur appétissante de viande grillée vient même lui taquiner les narines.
        Ballantine s’est saisi de son 22 L.R. à l’instant même où l’un des congénères d’en face l’a repéré. Rien qu’à son cri, il réalise aussitôt que les occupants du lieu sont des mutants. Plusieurs d’entre eux se sont déjà redressés pour s’emparer d’objets faisant office d’armes. 
        Ballantine n’en poursuit pas moins sa progression, assuré de son avantage avec le 22 L.R. braqué dans leur direction.
        Il en est à un jet de pierre et distingue parfaitement ses dangereux adversaires. Ils sont au nombre d’une quinzaine. Leur haute stature est des plus impressionnantes. L’un d’entre eux, qui semble être le chef, s’est soudainement mis à pousser des cris, sautillant sur place à la manière d’un chimpanzé, manifestement dans le but d’exhorter ses semblables à se jeter sur l’intrus. Ce qui ne tarde guère … 
        Trois kobs se sont aussitôt rués dans sa direction, suivis par la moitié de la troupe brandissant des armes primitives.
        Prévoyant l’attaque, Ballantine, un genou en terre, a déjà épaulé. Le doigt sur la détente, il attend calmement que ses ennemis se soient suffisamment rapprochés … 
        Moins de dix mètres les séparent encore … C’est à cet instant que le 22 L.R. crache sa mitraille.
        Le premier assaillant, atteint à la tête, s’est écroulé sans un cri après avoir marqué un instant de surprise. Le second n’a pas le temps de réagir, que déjà son élan est stoppé par une balle en pleine poitrine. 
        Le bruit des détonations qui s’enchaînent a freiné d’un seul coup l’ardeur combative de ses agresseurs. Ils ont stoppé leur attaque à quelques pas seulement du tireur, ce qui lui laisse le temps de poursuivre sa besogne destructrice. Un troisième larron suit immédiatement le même chemin que ses prédécesseurs, puis un quatrième et, le moment de surprise passé, la panique gagne les survivants … 
        Ils ont fait volte face pour s’enfuir à toutes jambes en poussant des cris d’effroi, telle une nuée de moineaux affolés, ce qui permet néanmoins à Ballantine de faire mouche une dernière fois. 
        Une minute s’est à peine écoulée depuis le début de la bataille, que la place est à présent totalement désertée.
        Après avoir pris la précaution de réapprovisionner son chargeur, notre ami s’avance avec méfiance en direction du lieu de festoiement que les kobs, tout à leur panique, ont abandonné. 
        Les mutants, frappés par les balles meurtrières, gisent çà et là dans des mares sanglantes, tandis que le feu allumé par leurs soins continue de se consumer en crépitant. Tout en restant sur ses gardes, mais mis en appétit, Ballantine s’est avancé avec gourmandise, le doigt sur la détente, impatient de  découvrir le fruit de leur attente … Quelques rats d’égouts grillés au tournebroche sont encore léchés par la flamme. L’intéressé, plutôt que de manifester une quelconque répugnance, ne s’est pas fait prier pour se jeter sur  cette manne inespérée.
        Dix minutes se sont écoulées. Ballantine qui s’est attaqué à son troisième rongeur vient de sursauter et un long frisson a couru le long de son échine. Le cri infernal vient de se répercuter en un chapelet d’échos à travers la grande avenue. Avec un soupir angoissé, il s’est pressé de rejeter  les restes de son frugal repas pour empoigner son deux coups chargé à l’avance.
        Tous les sens en alerte, le cœur battant à tout rompre, il épie les alentours, une flamme d’inquiétude dans le regard. Jamais le temps ne lui a paru aussi long. Les minutes, voire les secondes, lui semblent interminables. Soudain, au dédale d’une rue et derrière les éboulis, telle une ombre fantomatique émerge une imposante silhouette qui semble se déplacer lourdement sur ses membres postérieurs. Elle paraît renifler autour d’elle, sans doute attirée par l’odeur du festin ou devinant peut être la présence proche de l’homme.   
        Ballantine distingue toutefois mal cette forme hallucinante. Surmontant sa peur, prêt à faire usage de son arme, il s’est mis en marche vers l’étrange créature. Il en est à présent à moins d’une trentaine de mètres, mais n’entr’aperçoit qu’une énorme masse poilue, dont la taille semble friser les 2 m 50. A l'approche de l'homme, elle s'est dressée sur ses pattes postérieures en un mouvement paraissant menaçant. Puis, après un court instant d’hésitation, le monstre lâche un dernier cri. Faisant volte face, il s’en retourne à toute vitesse vers l’endroit d’où il était venu, laissant notre ami dans la plus complète expectative. 
        C’est compter sans la ténacité de ce dernier …
        Après une brève réflexion, Ballantine s’est précipité sur les traces de la mystérieuse créature.
        Il n’aura parcouru que cinq à six cents mètres, que la nuit envahit peu à peu les lieux. Le monstre, pour sa part, semble s’être volatilisé. Aussi est-ce avec un certain regret qu’il reprend le chemin de son quartier général.
*          *
 
CHAPITRE  II
 
             23 février 2032… 9 h 37
 
         Un vaisseau galactique vient de se poser dans la banlieue de Londres.
         Le sas principal s’est ouvert dans un soupir d’air comprimé, laissant le passage à un engin à chenilles qui s’engage aussitôt sur la grande avenue.
        - Allô la base … Lieutenant Lucas appelle la base …
        - Ici la base. Nous vous écoutons lieutenant … Parlez …
        - Nous nous dirigeons vers le centre ville comme convenu … Tout paraît OK.
        - Très bien lieutenant … Nous balayons la zone en question … Restez à l’écoute sur le canal 24 … Terminé.
*          *
 
                                                              
        Après une nuit des plus agitées, Ballantine s'est remis en route, le fusil au bout du bras, avec la ferme intention de quadriller le secteur où lui était apparue l'étrange créature.  
        Le temps est clair et la température s’est adoucie ; mais il s'interroge sur le sifflement strident qui lui est parvenu quelques instants auparavant. Il lui semble en effet avoir perçu un bruit semblable à celui produit par des réacteurs d'avion, ce qui lui semble tout à fait invraisemblable, tout engin volant ayant disparu de la surface du globe. Il n'en poursuit pas moins sa route, restant toutefois sur le qui vive.   
        Le voici rendu sur le secteur où la «chose» s'était manifestée la veille. Son cœur bat à tout rompre. Tous les sens en alerte, les doigts crispés sur la crosse de son superposé, il scrute avec une attention soutenue les ruines qui s’étagent à perte de vue. 
        Il vient de contourner un bloc d’éboulis. Son regard fouille les décombres, s’attardant sur les moindres détails, ainsi paré à toute éventualité au cas où une attaque surprise se déclencherait. Bien qu'il l'ait cherché, bien que ce soit lui qui tienne absolument à rencontrer cet être énigmatique, une sourde angoisse lui étreint le cœur comme un étau. Il appréhende tout à coup l’instant fatidique où la rencontre se produira. Son armement suffira-t-il à intimider cette «chose» au demeurant aussi énigmatique qu’impressionnante, qu'il n'a pas encore eu l'occasion d'approcher. La curiosité ayant cependant raison de la peur qui lui noue les entrailles, il n'en poursuit pas moins sa progression. 
        Il est arrivé devant l’enfilade vertigineuse d’un grand boulevard. Ballantine est perplexe, ne sachant plus très bien ce qu'il doit faire.
        Son hésitation  aura été de courte durée …
        Une ombre jusque là dissimulée parmi les ruines a bondi.
        Ballantine qui s’attendait à une agression, a réagi instantanément … D’un coup de reins, il a fait basculer son agresseur par-dessus son épaule. Ce dernier n’a pas eu le temps de se rétablir, que Ballantine s’est déjà rué pour lui planter sa lame dans l’abdomen.  Le mutant, puisque c'en est un, gît à présent sur le dos, un couteau de chasse fiché dans le ventre. Deux ou trois soubresauts l’agitent une dernière fois,
avant qu’il ne se raidisse pour toujours.  
        Le vainqueur, à peine essoufflé, a tressailli en rajustant sa vareuse et en remettant de l’ordre dans sa chevelure … Le cri tant redouté, le cri de la bête, vient de retentir. Tout porte à croire que les combattants ont été aperçus. Serait-ce encore là un avertissement, une mise en garde ? Mais Ballantine n'est pas venu pour s'en laisser compter. Autant en finir une bonne fois pour toutes ! 
        Un second cri a résonné à travers les ruines, se répercutant à des lieues à la ronde.
        Une lueur d'effroi, vite contrôlée, s'est allumée dans ses prunelles, n'en déterminant pas moins sa résolution. C'est d'un geste impatient qu'il a récupéré son couteau pour le glisser rageusement dans son fourreau. Sans plus attendre, il s’est précipité dans la direction où le monstre vient de se manifester ; car il en est persuadé, c'est bien de lui dont il s'agit. 
        Il règne dans le voisinage un silence de mort, tendu, inquiétant, qui trahit sa propre cause, donnant à chaque seconde des proportions monstrueuses.
        Ballantine a dégluti nerveusement à plusieurs reprises. On devine en lui une tension inhabituelle. Le doigt sur la détente, il s'est prudemment risqué sur le boulevard, pas à pas, maîtrisant comme il se peut la peur viscérale qui le tenaille. Le sang cogne lourdement à ses tempes et dans le bout de ses doigts. Il s'attend à tout moment à une attaque. Il marche en silence, retenant inconsciemment son souffle, trébuchant dans les décombres à la manière d’un ivrogne qui titube, incapable de conserver un équilibre constant. Les carcasses rouillées d’anciens engins roulants qui s’amoncellent çà et là, sont autant de pièges et de cachettes pouvant dissimuler son présumé agresseur. Soudain, à quelques pas à peine, tapie derrière l'un des imposants piliers, derniers vestiges d'une grande surface en ruine, se tient paisiblement l’apparition cauchemardesque.    
        Ballantine a marqué un temps d’arrêt. Durant une seconde, la panique a  assombri son visage. Une goutte de sueur est née sur son front, a roulé le long de son nez avant de fondre entre ses lèvres. Il semble même, durant un court instant, paralysé par la peur et la surprise. Puis son assurance refait surface … 
        Le monstre a les yeux fixés sur lui. Il est découvert mais ne bronche pas. Ses deux petits yeux continuent de fixer curieusement cet intrus, sans paraître pour autant manifester de crainte ou même d'animosité à son égard, mêlant plutôt méfiance et curiosité. Ballantine a ressenti une sensation étrange. Il a subitement l’impression que cette «chose» l'a délibérément amené jusqu'à elle. Le superposé est prêt à entrer en action. Il pressent son adversaire sur le point de bondir. Mais ni l'un, ni l'autre, ne semble prendre la décision de déclencher les hostilités.                        
        Il sait à présent à quoi ressemble cette «chose». Il a l’intuition qu’elle sonde ses pensées, mais a tout loisir pour la contempler. Elle est semblable à un grand singe, planté sur des membres postérieurs énormes. Sa taille doit friser les 2 m 50, son poids avoisiner les 300 Kg, si ce n'est plus. Sa puissante mâchoire laisse entrevoir des crocs plus impressionnants encore que ceux des mutants. Mais ce qui surprend avant tout notre ami, ce sont ses yeux ; des yeux pétillants d'une espèce d'intelligence et dans lesquels il ne lit curieusement aucune férocité à son égard.
        Après avoir contemplé l'homme quelques instants, la créature a fait tranquillement demi-tour. Puis, poussant un dernier grognement comme dans un salut, s'en va trottinant cette fois sur ses quatre pattes en remontant l'avenue.
        Ballantine est resté planté sans bouger. Ebahi, il observe l'anthropoïde qui s'éloigne sans même s'être retourné, sans doute estimant ne courir aucun danger.
*          *
 
                                                          
        - Lieutenant Lucas appelle la base ...
        - Oui lieutenant, ici Boivant ... Nous vous écoutons ... Parlez ...
        - L'intéressé a trouvé Z 24 commandant.
        - Qu'est-il arrivé ?
        - D'après ce que nous avons pu en juger,  la rencontre s'est déroulée comme nous le souhaitions. Mais il doit se poser une foule de questions.
        - Parfait lieutenant ... Poursuivez l'observation.
        - Compris commandant ... Terminé.
*          * 
       
        Ballantine est perplexe. C'est cette fois quasiment contre sa volonté qu'il a réintégré son Q.G. Cette « chose », qu'il était pourtant bien déterminé à éliminer, il ne l'a pas fait et il ne le regrette pas. Pourtant, il ne se l'explique pas. Pourquoi ne s'est-elle pas jetée sur lui comme elle le fait avec les mutants qu'elle met en pièces sans aucune retenue, sans aucune raison apparente, puisqu’elle ne semble pas se repaître de leur chair ?
*          *
 

        Le lendemain matin ...
 
        Ballantine a passé une nuit blanche, se remémorant sans cesse les diverses péripéties qui se sont produites la veille. Aussi a-t-il décidé de retourner sur les lieux de sa surprenante rencontre. Il ne sait pas pourquoi, mais il doit le faire. Il s’est mis en route de bon matin, étant donné qu’il lui faudra parcourir une dizaine de kilomètres et il souhaite rentrer avant la tombée de la nuit.
        Plus de deux heures se sont écoulées. Il n'a pas fait de mauvaises rencontres. Certaines rues sont totalement obstruées ; d’autres ne sont que des bourbiers infâmes, infestés de rats et de créatures rampantes. Mais le voici à présent sur les lieux. Il éprouve cette fois l’étrange sensation de se sentir en sécurité.   
        Surprise...! Celui qu'il cherche est bien là, assis au même endroit que la veille, qui le regarde tranquillement de ses deux petits yeux brillants.
        Ballantine a senti son estomac se contracter, mais il devine que la
« chose » l'attendait.
*          *
 
                                                          
             L'engin à chenilles vient de bifurquer vers la grande avenue. Il s'immobilise à moins de cinq cents mètres du lieu de rencontre de Ballantine avec la « chose » et stoppe ses moteurs.
        - Allô la base ... Lieutenant Lucas appelle la base ...
        - Bien reçu lieutenant ... Vous êtes en position ?
        - Affirmatif commandant.  
        - OK ... Envoyez le programme.
*          *
 
                    
        L’homme et la « chose »  sont à moins de dix mètres l'un de l'autre. Ballantine tente péniblement de surmonter la panique qui peu à peu s’empare de sa personne. 
        La créature anthropoïde, après l’avoir observé un court instant, semble subitement s’en désintéresser. C’est même avec une indifférence déconcertante qu’elle a quitté sa position pour s’engager dans l'embranchement de la grande avenue en trottinant.   
        Ballantine réalise aussitôt que c'est peut-être là une invitation à la suivre, aussi s'exécute-t-il d’un pas décidé, sans plus se faire prier.  
        La balade, si l'on peut dire, aura duré un petit quart d’heure. 
        La créature vient de s'engouffrer au travers d’une large excavation ouverte au milieu des ruines, où s’enfonce un escalier de pierre.
        Après un court instant d'hésitation, Ballantine décide de lui emboîter le pas. 
        Une dizaine de mètres plus bas s’amorce une galerie dont la voûte assez haute lui permet de marcher sans avoir à courber l’échine. Ce qui le surprend, c'est la clarté diffuse qui règne dans les lieux, ce qui lui permet de surveiller la « chose »,  distante de quelques mètres à peine, sans aucune difficulté. Elle poursuit sa progression, consciente que l’homme lui entame le pas, comme si elle le conduisait volontairement en un lieu déterminé.
        Au terme de quelques nouvelles minutes, elle s’est arrêtée devant l'une des nombreuses portes en acier bleuté du long couloir dans lequel ils évoluaient, avant d’en franchir le seuil sans même s'être retournée.
*          *
 
                                                                           
            - Ici lieutenant Lucas ... J'appelle la base ...
        - Ici la base ... Parlez ...
        - C’est fait commandant, il est arrivé en zone 7... Il hésite à entrer.
        - OK Lucas ... On passe à la phase 2.
        - Compris commandant ... Phase 2 lancée ...
*          *
 
                                                           
           La porte est restée ouverte sur une salle éclairée par cette douce luminosité diffusmblant n'émaner de nulle part et de partout à la fois. Ballantine est perplexe. Il a marqué un léger temps d'arrêt, car la « chose » semble s’être volatilisée. A la fois inquiet et indécis, il est parvenu à convertir la peur qui l’assaillait un instant plus tôt en une curiosité légitime et décide de franchir le seuil à son tour.   
        Cloué sur place par une force invisible, son cœur a fait un bond dans sa poitrine. En moins de quelques secondes, tout a disparu subitement autour de lui, comme si tout avait été brutalement gommé de la réalité.
        Ce qu'il perçoit à présent menace de lui faire perdre la raison ...
*          *
 

        - Ici Lucas commandant ...C'est fait ... Il se demande certainement ce qui lui  arrive ... ( et avec un rire grinçant, d’ajouter ) ... C'est ce qu'on appelle être dépaysé ... !

 

- extrait de : Les Prisonniers d'Agartha (Stephan LEWIS) -

Sur la Piste du Graal

Stephan LEWIS  

Sur la Piste du Graal

 

 

         

 

 

                                                                                    CHAPITRE I

 
  
        La planète Terre, si c’est bien elle, semble méconnaissable. La troisième guerre mondiale qui s'est déroulée en 2015, opposant la Russie aux Etats Unis d'Amérique et d'Europe, en a fait le témoin d'une gigantesque destruction et d'un anéantissement quasi total de l'espèce humaine. Sa surface ne reflète plus qu'un monde apocalyptique, désormais hanté par des mutants ; exception faite des régions polaires de l'extrême Nord du Groenland, où quelques milliers d'êtres humains ont été miraculeusement épargnés.  
  
        17 août 2017 ... 10 h 16 ...  ( deux ans plus tard ) -
  
        Un ancien camp de prospecteurs américains proche d'un village esquimau, quelque part au milieu de ces glaciales contrées d'Arctique qui ont échappé à la catastrophe planétaire...
        Dany Ballantine, un solide gaillard de 41 ans aux cheveux noirs taillés en brosse et aux yeux verts, de nationalité anglaise, et ingénieur en électronique de son état, est occupé à bavarder avec Roy Marteen.Leur conversation est subitement troublée par la diffusion d'un brouillard flou qui se manifeste à une vingtaine de mètres dans les airs, à proximité de l'endroit où ils se trouvent.
        Presque aussitôt, une forme discoïdale d'apparence imprécise et vaporeuse, aux contours encore irréguliers et indistincts, finit par se matérialiser au milieu d’un sifflement de réacteurs d'avion. Un "bang" supersonique, semblable à un coup de canon, a retenti et se répercute en un chapelet d’échos durant un instant à plus de cent lieues à la ronde.
        Un vaisseau galactique de la Patrouille Temporelle des Lunariens vient d'émerger de l'espace-temps.
        Ballantine et Marteen, qui sont maintenant habitués aux fréquentes visites que leur rendent leurs amis Lunariens, ne s'en émeuvent pas autrement. Ces derniers sont d'origine terrienne et américaine. Ils viennent du futur. De l'an 2210. Ils se déplacent dans le temps, que leur technologie a maintenant maîtrisé depuis longtemps. Leurs ancêtres, en prévision de l'affrontement qui menaçait de se dérouler entre les trois super puissances et des conséquences désastreuses qui ne manqueraient pas de s'en suivre, se sont installés sur l'astre lunaire entre 2010 et 2015, dans le plus grand secret. Ils y ont expédié, durant les cinq dernières années et avant le début de la troisième guerre mondiale, l'élite de leurs scientifiques, ainsi qu'un grand nombre de représentants de l'espèce humaine de toutes races, dont le choix portait essentiellement sur leurs compétences.
        Le vaisseau, qui a stoppé ses réacteurs, repose sur la banquise et le sifflement s'atténue peu à peu. Le sas s'est ouvert avec un petit bruit sec d'air comprimé et la rampe d’un escalier métallique est sortie de ses flancs pour se déplier automatiquement avant de toucher le sol glacé de la contrée. 
        Trois hommes en descendent les marches. Les deux premiers sont revêtus d'une combinaison bleue et un ceinturon de cuir noir dévoile le pistolet atomique qui pend dans son étui. Le troisième passager porte une tenue orange. Ils ont tous trois le sigle TP (*) imprimé sur la poitrine.
        (* Time Patrol ) 
        Ballantine et Marteen ont aussitôt reconnu le commandant Boivant, le responsable de la Patrouille du Temps, qui s'avance,  son éternel sourire aux lèvres. 
        - Dany ! Roy! Comment allez-vous ? Comme je suis heureux de vous revoir !
        - Quelle bonne surprise commandant !… se réjouit Ballantineen répondantau salut de l’homme du futur, serrant avec empressement la main qui lui est tendue, à l’instar de son compagnon… Comment se fait-il que ce soit vous qui vous déplaciez personnellement ! Ca fait un bout de temps !… ajoute-t-il sur un ton de reproche amusé.
        - Que voulez-vous... déplore ce dernier, l'air navré assorti d’un geste d'impuissance... Je suis hélas trop pris avec nos voyages spatio-temporels. Et avec toutes ces responsabilités qui m'incombent !
        - Je plaisantais commandant. Je suis vraiment heureux de vous voir... sourit Ballantine en lui donnant une tape amicale sur l'épaule.
        - Et Peluche ! Comment va-t-il ?… s'enquiert aussitôt Boivant.
        Celui qu'il vient de nommer est un robot des plus perfectionnés créé par les Lunariens et ayant l'apparence d'un grand singe. Sa taille frise les 2 m 50 et sa dénomination exacte est Z 24. L'amusant sobriquet dont il est affublé lui a été attribué par Ballantine, à qui il a été offert en reconnaissance de la réussite de la précédente mission que les hommes du futur lui avaient confiée.
        - Les Esquimaux l'ont emmené chasser le phoque. Il n'a pas son pareil pour les traquer... indique ce dernier.
        - Je n'en suis guère étonné. Avez-vous rencontré d'autres survivants depuis tout ce temps ?… ajoute Boivant, la mine grave.
        - Hélas commandant. Notre monde est désormais un désert. C'est une planète morte que nous habitons. Mais ... ne me dites pas que vous êtes seulement venu jusqu'ici pour nous poser toutes ces questions ?   
        - En effet Dany. J'avoue que ma visite n'est pas tout à fait désintéressée... admet Boivant, l'air embarrassé… J'ai bien peur d'avoir une nouvelle fois recours à vos services… ajoute-t-il presque timidement, après un bref instant d’hésitation… Vous n'ignorez pas que notre rôle se limite essentiellement à une mission de surveillance du passé comme du futur dans toute la galaxie. Nous ne pouvons intervenir directement pour changer ou modifier en quoi que ce soit le cours des événements qui se sont déroulés ou se dérouleront. Nos lois nous l'interdisent... rappelle-t-il comme pour se trouver bonne excuse à la requête qu'il ne devrait pas tarder à présenter.
        Ce disant, Ballantine et Marteen ont entraîné le commandant vers le plus vaste des baraquements, qui leur sertà la fois de bar et de cantine ; tandis que les quelques prospecteurs qui se trouvent à l'intérieur se sont avancés pour saluer le nouvel arrivant. 
        Tous trois se sont accoudés au comptoir et la personne faisant office de barman du moment s’empresse de leur servir un whisky.  
        Ballantine  après en avoir absorbé une gorgée, s’est tourné vers l'homme du futur.
        - Je vous en prie commandant. Je vous écoute.
        - Bien ... Voici ce qui m'amène. Comme vous le savez déjà Dany, la Patrouille Temporelle que j'ai l'honneur de commander a vu le jour en l'an 2208 de notre temps à nous les Lunariens, qui venons de l'an 2210. Nos vaisseaux ont la possibilité de se déplacer dans l’espace comme dans le temps. Nous pouvons donc visiter l'époque que nous désirons et nous rematérialiser à l'endroit que nous avons choisi. Mais j’en viens rapidement à l'objet de nos préoccupations … 
        Comme vous allez le constater, il n'est pas des moindres... l’avertit déjà Boivant,
après avoir trempé timidement ses lèvres dans son breuvage... Pour une raison indéterminée, une porte naturelle du continuum, directement en relation avec une autre dimension de l'espace-temps, vient de s'ouvrir sur la Terre dans votre passé. Le 3 juin 1999 pour être précis. Cette date correspond, je vous le rappelle, à l'année de l'Antéchrist. Nous pensons à une distorsion spatio-temporelle. Cette fissure au niveau de votre trame temporelle qui a ouvert un passage sur un autre univers, va engendrer une réaction en chaîne de par les intervenants qui vont se manifester. Elle laisse le libre accès à des êtres indésirables qui risquent, comme nous le craignons, de modifier le cours des événements futurs ; voire même remettre l'existence des Lunariens en cause.    
        Ballantine et Marteen n'ont pas été sans remarquer le ton sur lequel le commandant a prononcé ces dernières paroles. 
        - Vous insinuez que votre nouvelle patrie, en quelque sorte, risquerait de ne jamais avoir vu le jour ?… réalise Ballantine, les sourcils en accents circonflexes.
        - Affirmatif Dany. Vous comprenez mieux à présent notre légitime inquiétude. Cette porte naturelle de l'espace-temps s'est ouverte sur un univers parallèle. Un monde parasite, peuplé de créatures des plus étranges. Nous sommes bienentendu allés explorer le passé. Il s’avère que ces entités auraient vécu sur Terre, avant d'être condamnées à errer pour l'éternité dans cette dimension où leurs âmes auraient été, depuis, emprisonnées.
        - Vous voulez dire que ces ... êtres sont enquelque sorte décédés !… l’interrompt Marteen… Vous parlez de leurs âmes. Il s'agirait en somme d'un retour de l'au-delà !  
        - Le mystère reste entier à l'heure où nous en parlons... précise Boivant avec une grimace de contrariété... Ce dont nous sommes certains par contre, c'est le fait que nous allons avoir affaire à des moines cathares. Ils n'ont plus rien d'humain. Ils viennent d'une autre dimension de l'espace-temps. D’une région indéterminée de l’au-delà, où leurs âmes errent depuis qu'ils ont été traqués et massacrés par la Très Sainte Inquisition qui les a brûlés vifs sur le bûcher en 1244, au pied du château de Montségur.
        - Comment peut-il se faire qu'ils puissent revenir sur Terre s'ils ont été massacrés depuis près de 800 ans !... s'effare Ballantine. Aurions-nous affaire à des morts vivants !
        - Comme je vous le disais, le mystère reste entier. Leurs âmes se sont trouvées dotées d’un nouveau corps sans avoir dû pour cela passer par une gestation dans le sein maternel. Mais ils sont maintenant sous le joug de Satan. Leur aspect corporel actuel qu'ils conserveront sur la Terre est des plus terrifiants. Leur enveloppe physique qui sera la leur dans la nouvelle réalité, correspond certainement à celle qu'ils ont dans l'espace-temps où ils étaient jusque là retenus captifs.
        - Mais en quoi ces êtres peuvent-ils représenter une menace aussi sérieuse  ?… s’étonne de nouveau Ballantine, impatient d'en apprendre davantage.
        - A présent qu'ils ont la possibilité de revenir sur Terre en empruntant ce couloir extra-temporel, nous sommes assurés qu'une menace pèse sur votre monde ainsi que sur le nôtre. Nous sommes formels Dany … Ils reviennent pour modifier le cours du temps et surtout pour se venger de l'humanité.            
        - Se venger de l’humanité !… s’effare à son tour Marteen … Quelle en est la raison ! Et comment compteraient-ils s'y prendre ?  
        - Désireux d’en apprendre davantage, nous avons remonté le cours du temps jusqu’en l’an 1244.Nousavonspu assister à l'exécution de 215 de ces derniers Hérétiques, brûlés vifs sur le bûcher au pied du château de Montségur. Ils furent exécutés en regard de leur doctrine, selon laquelle le monde matériel serait la création du démon et que le royaume du Dieu de bonté ne saurait se trouver sur la Terre. Ce serait Satan qui aurait obligé des Anges à s'incarner en hommes pour peupler la planète. D'où le rejet et la colère de l'église romaine, qui condamna leurs âmes à errer pour l'éternité dans une autre dimension.*
        - Mais que rechercheraient-ils sur Terre en 1999 ! Et comment pourraient-ils remettre votre existence en cause ?... s’effare Ballantine, l’air ébahi.
        - Profitant de cette faille extra-temporelle et afin de tenter d'échapper au néant auquel ils ont été condamnés pour l'éternité, il n'existe pour eux qu'un seul et unique remède à leur grande et profonde détresse : Retrouver le très précieux Graal. La coupe du sang du Christ.  Seule la possession de cet objet des plus sacrés leur permettrait de mettre un terme à la solitude à laquelle ils ont été condamnés depuis ces siècles et pour ceux à venir. Comme vous le savez, le Graal est censé donner un pouvoir sans limite à celui ou à ceux qui le détiendraient. Et dans un esprit de revanche, ils se sont voués depuis, à Satan.
        - Si ma mémoire ne me fait pas défaut, le Graal, d'après la légende, faisait partie du trésor des Cathares… souligne Ballantine, la mine réfléchie… Il était donc en leur possession avant leur fin tragique !
        - Nous n’en sommes pas certains... grimace Boivant... Mais si vous le permettez, je vais reprendre les choses à leur début. C'est à dire à Montségur.
        Construite au faîte d'une montagne, Montségur était une forteresse occupée par les moines cathares, secte religieuse prospère aux XII° et XIII° siècles mais qui, pour cause d'hérésie décrétée par Rome, fut donc persécutée et réduite par les armes en 1244. Vous allez voir, comme vous en avez d'ailleurs fait la remarque Dany, qu'il y aurait en effet de bonnes raisons pour associer le Graal aux Cathares.
        Il est dit que, parmi les trésors entreposés à Montségur, figurait une riche coupe. Il n'est pas précisé que celle-ci possédait des vertus extraordinaires, mais elle était utilisée par la secte lors de fêtes mystiques. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le rituel de ces cérémonies ressemblait fort aux banquets célébrés par les Chevaliers d'Arthur, décrits dans les légendes du Graal. Cette coupe dont il est question, revêtait une valeur particulière pour les Cathares.   
        En effet, quelques jours seulement avant que Montségur ne soit encerclée par les catholiques, quelques moines dévalèrent, au péril de leur vie et en pleine nuit, l'à-pic de la montagne. La légende veut qu'ils emportèrent la précieuse coupe pour la dissimuler en un lieu secret, quelque part aux environs de la citadelle.
        - Il se pourrait alors que le Graal se trouve toujours à Montségur… imagine aussitôt Ballantine, la mine réfléchie.
        - Nous n'en sommes hélas pas persuadés… soupire Boivant… Ce n’est qu’un mythe. Comme je vous le disais, le calice n’était peut-être plus en possession des hérétiques. Sa piste ne s'évanouit d’ailleurs pas aux pieds de Montségur. Elle rebondit pour rejoindre l'Ecosse et la tragique destinée des Templiers. Il faut savoir que de nombreux Chevaliers du Temple étaient originaires des domaines cathares du Languedoc. Leur sympathie à l'égard de la secte, et parfois même leur adhésion au mouvement cathare étaient notoires. Il reste donc dans le domaine du possible que la coupe ait été placée sous leur protection après la chute de Montségur.
        - Au cas où ces moines, au demeurant ressuscités, réussiraient à mettre la main sur le Graal, que se passerait-il exactement ?… se soucie Ballantine.
        Le commandant a tressailli et son visage a changé d’expression.
        - Ils ne doivent en aucun cas s'emparer de cet objet sacré !... s'émeut-il aussitôt... En envisageant ce cas de figure, votre planète deviendrait le fief des démons de l'enfer. Seul le Graal a toujours évité aux humains une présence matérielle de Satan sur la Terre. Si ces hérétiques parvenaient à leur fin, ce serait dans le seul but d’emporter la précieuse relique dans leur dimension, au sein de cet univers parallèle, afin d'assouvir leur vengeance vis à vis de la
race humaine. Plus rien alors ne pourrait s'opposer à la venue de Satan sur la Terre. Votre planète subirait un sort identique à celui qu'elle vient de connaître, mais plus tôt dans le temps. Votre civilisation ne serait pas anéantie en 2015 mais en 1999, l'année de l'Antéchrist, car de gigantesques cataclysmes dévasteraient le globe en peu de temps. Nos aïeuls n'auraient donc pas la possibilité de coloniser l'astre lunaire à partir de 2010. Ce qui signifie que nous, les Lunariens, n'existerions pas. 
        Marteen et Ballantine sont restés muets après les derniers propos tenus par l’homme du futur.
        - Nous avons absolument besoin de votre aide Dany ! Pouvons-nous compter sur vous ?… s’empresse d’ajouter fébrilement Boivant.
        - En douteriez-vous commandant ?... le rassure aussitôt notre ami en esquissant un sourire d’obligeance... Mais quel sera exactement mon rôle dans cette affaire ?.. ajoute-t-il, la mine attentive.
        Un soulagement évident s'est aussitôt inscrit sur les traits de l’homme du futur.
        - Votre mission, puisque vous l’acceptez et nous vous en sommes gré, consistera principalement à contrer ces entités. Il vous faudra impérativement retrouver le Graal avant qu’ils ne se l’approprient et l’emportent dans leur univers. Nous n’avons hélas que très peu d’indices quant à l’endroit où il a été dissimulé et nous vous donnons carte blanche pour mener votre enquête et agir en conséquence. Tous les moyens seront bons. Mais il faut faire vite ! Cette porte de l'espace-temps qui communique entre ces deux dimensions, s'est ouverte dans le Midi de la France, à Montségur. Les Cathares vont d'ores et déjà chercher à se rendre sur les ruines de leur forteresse. Si vous êtes d'accord, vous partirez dès ce soir. Un vaisseau temporel sera mis à votre disposition. Vous devrez effectuer un saut de 18 années dans le passé. Votre appareil devra se rematérialiser dans les environs de Montségur, la veille de l'ouverture de cette faille temporelle, le 2 juin 1999 à 18 heures précises. Vous devez bien entendu emmener votre androïde avec vous. Il vous sera indispensable. Maintenant, et si vous le voulez bien, nous allons examiner les détails de l'opération.
  
  
 
                                                        CHAPITRE  II
 
       
         Jeudi 17 août 2017... 21 h 00.
 
        Dany Ballantine et Z 24 sont installés aux commandes du vaisseau temporel mis à leur disposition par le commandant Boivant. Ballantine en connaît maintenant parfaitement le maniement et le robot peut lui être d'une aide précieuse, le pilotage de la soucoupe n'ayant aucun secret pour lui. 
        Le sas d'accès s'est refermé dans un soupir d’air comprimé, après que Boivant et les prospecteurs présents leur aient souhaité bonne chance pour leur mission. Le compte à rebours a aussitôt été enclenché. L'horloge temporelle du tempomètre est calée sur le 2 juin 1999 à 18 heures, ce qui correspond à l'époque de résurgence choisie. 
        Après que le vaisseau se soit élevé d’une vingtaine de mètres en douceur dans le vrombissement de ses réacteurs nucléaires, Ballantine a manœuvré délicatement les commandes de translation temporelle. Les voyants verts ont viré au rouge et la soucoupe a commencé à vibrer. C’est avec une certaine émotion qu’il ressent les premières secousses de la dématérialisation, aussitôt suivies du « bang » sonore qui caractérise toujours le phénomène. Une certaine émotion l’étreint, à l'idée de retrouver un monde où la vie fourmille encore et qui ignore le sort funeste dont il va faire l'objet.  
        Une espèce de plissement, semblable aux vagues d’un tissus flottant, déforme à présent l’horizon. La contrée glacée qui défile au travers des hublots s'est soudainement mise à trembloter puis à onduler, pour finir par s'évanouir complètement, vite remplacée par un flou vaporeux. Tandis que retentit pour la seconde fois le « bang » significatif annonçant le brusque changement de dimension temporelle, un soleil généreux filtre subitement le dôme vitré de la soucoupe, baignant de ses rayons un panorama verdoyant où se profile une vaste forêt.  
        Le vaisseau s’est posé délicatement à l'orée d'un petit bois. Le vrombissement de ses réacteurs n'aura troublé que l'espace d'un instant le calme environnant.
        Ballantine et l'androïde ont aussitôt mis pied à terre, avant de placer la soucoupe en état d'invisibilité derrière son écran anti-optique, afin qu'elle échappe à l’indiscrétion des habitants de la contrée.   
        Le paysage escarpé qui les entoure, perché sur un piton calcaire d'une sauvage beauté, surplombe le village de Montségur. Ils peuvent à présent distinguer les ruines de la citadelle, dont quelques murs sont encore debout. 
        La faille temporelle doit s'ouvrir dans 12 heures et 7 minutes, le vendredi 3 juin à 6 heures 07. Aussi ont-ils devancé l'événement, afin de se préparer à toute éventualité consécutive à la venue des créatures qui surgiront du néant à cet instant précis. 
        Afin de ne pas attirer l'attention de la population du petit village qui compte à peine plus d'une quarantaine d'habitations, Ballantine a quitté sa combinaison bleue des voyageurs du temps. Il lui a préféré pour la circonstance des habits d'époque, après avoir toutefois conservé son pistolet atomique ainsi que quelque monnaie du moment.  Z 24 restera près de la forteresse, le temps qu'il enquête discrètement au village et qu’il puisse recueillir tout renseignement propre à leur mission.*
        Sitôt après s'être momentanément séparé de l'androïde, il a emprunté un petit sentier qui s'enfonce dans la vallée. C'est le cœur serré qu'il se prépare à faire une première rencontre. A l'exception de ses amis prospecteurs restés dans leur époque au Groenland, la peuplade des esquimaux et les quelques Lunariens qu'il a rencontrés, il y a bien longtemps qu'il n'a plus fréquenté d'autres êtres humains,  les Terriens ayant tous péri dans la catastrophe qui a ravagé sa planète en 2015. Il reste conscient du risque qui pèse à présent sur l’humanité d’être anéantie prématurément dans les jours à venir.
        Perdu dans ses pensées, il n'a pas remarqué qu'il était arrivé à proximité du petit cimetière de Montségur, situé à quelques centaines de mètres de l'entrée du village. Le commandant lui a indiqué que la faille temporelle devait s'ouvrir dans son voisinage. Il est un peu plus de 18 h 15, aussi décide-t-il de commencer son enquête en ces lieux saints.   
        Le soleil est encore haut dans le ciel et l'endroit est désert. Quelques tombes sont alignées le long de l'unique allée, mais il est conscient qu’il y a peu de chances que le tombeau à l’intérieur duquel auraient été déposées les cendres des derniers hérétiques soit encore d’actualité. Apparemment, plus aucun indice ne paraît même en faire état. La méthode lui semblant la plus appropriée réside certainement dans le fait de se rendre au village pour tenter de glaner quelque renseignement à ce sujet. Les habitants ne doivent pas être sans connaître l'historique du château de Montségur. C’est donc pourvu de cette conviction, qu’il poursuit sa route et ne tarde pas à pénétrer dans le petit bourg.     
        Trois ou quatre commerces sont installés côte à côte dans la rue principale, ne proposant que le strict nécessaire. Ballantine s'est dirigé vers l'unique hôtel, dont l'enseigne rongée par les ans pend lamentablement au-dessus du portail. Le hall est désert, dénotant la rareté des voyageurs et le réceptionniste, en admettant qu'il y en ait un, n'est pas présent à l'accueil. Aussi Ballantine se voit-il  contraint de s'annoncer à haute voix. 
        Malgré sa bonne volonté et l’obstination dont il fait preuve, aucune présence ne semble toutefois se manifester.
        Dépité, il s’est déjà dirigé vers la sortie, lorsqu'un homme âgé pénètre dans le hall. D’un air étonné, mêlé d'une évidente curiosité, le vieillard dévisage sans la moindre indiscrétion cet étranger qui semble chercher quelque chose. 
        - Qu'y a-t-il pour votre service jeune homme ?… demande-t-il, intrigué et d’une voix presque aphone.
        L’interpellé, qui ne doute pas un seul instant avoir le propriétaire des lieux en face de lui, n'a pu s'empêcher d'esquisser un sourire discret.
        - Pardonnez mon intrusion monsieur. Je cherche une personne qui pourrait me renseigner… indique-t-il dans un français presque sans accent et qu’il maîtrise parfaitement.
        L'hôtelier a sorti une paire de lunettes de la poche de son veston, sans doute pour mieux distinguer son interlocuteur.
        - Vous n'êtes pas d'ici jeune homme ... Si je peux vous être utile ! ... Que désirez-vous savoir ? 
        - Voici ce qui m'amène … Je travaille pour un journal et j'enquête actuellement sur les événements qui se sont déroulés au XIIème siècle à la forteresse de Montségur.
        - Ah ... Vous êtes journaliste ! Pour cela jeune homme, il faudrait que vous rencontriez le professeur Winter. C'est un archéologue anglais. Il possède une résidence dans le village et s'intéresse comme vous à la forteresse. Il y a même effectué des fouilles récemment. Vous avez de la chance, car à cette période de l’année, il est toujours à Montségur.
        Ce disant, le vieil homme a entraîné Ballantine vers la sortie ...
        - Vous voyez l'église ?... Vous prendrez le deuxième chemin sur votre gauche. A environ deux kilomètres, vous verrez un ensemble de bâtiments restaurés. C’est une ancienne exploitation agricole. Elle est isolée, vous ne pouvez pas vous tromper. C'est la résidence du professeur. 
        Encore amusé par la personnalité bon enfant du vieil homme, Ballantine s'est empressé de le remercier et a aussitôt pris congé.
         Mais le tenancier s’étonne de le voir se diriger à pied dans la direction indiquée.
        - Vous n'avez pas d'automobile, jeune homme ?
        - Je suis venu en taxi. Une petite marche me fera le plus grand bien… argumente notre ami en souriant, évitant d’éveiller davantage sa curiosité.            
        L’hôtelier, après avoir haussé les épaules et marqué son indifférence, a refermé sa porte derrière lui.
        Le trajet n'aura duré qu'une vingtaine de minutes, au terme desquelles Ballantine est arrivé devant un corps de ferme entièrement rénové, transformé en une élégante et spacieuse résidence imposante. Elle est emmitouflée au cœur d’un immense parc planté et fleuri. Ce ne peut être que l'habitation du professeur, car aucune autre bâtisse n'est visible aux alentours. 
        Après avoir franchi la grille, il a frappé un coup discret à la porte d’entrée.
        Un domestique en livrée, portant l'habit de majordome avec gilet jaune rayé de noir a aussitôt fait son apparition. C’est avec discrétion qu’il détaille Ballantine, en le saluant avec courtoisie dans la plus stricte tradition du protocole anglo-saxon, y ajoutant même une respectueuse inclinaison du buste.   
        - Pourrais-je voir le professeur ?… s'enquiert notre ami dans la langue de Molière.
        - Mais très certainement monsieur. Qui dois-je annoncer ?
        - Dany Ballantine, je vous prie.
        - Si vous voulez bien vous donner la peine d'entrer monsieur Ballantine.
        L'accent avec lequel s'est exprimé le majordome ne laisse aucun doute quant à sa nationalité.
        - Si monsieur veut bien me permettre, je vais prévenir monsieur le professeur… a-t-il ajouté, en priant le visiteur de bien vouloir patienter dans le petit salon qui jouxte le hall d’entrée.
        L'attente n'aura duré qu’une poignée de secondes, au terme desquelles le majordome est réapparu,  signifiant à Ballantine de bien vouloir le suivre. 
        D'un geste avenant, il le convie aussitôt à pénétrer dans la pièce principale, dont les murs sont garnis de toiles de maîtres. Un personnage accusant la soixantaine bien sonnée, planté devant la bibliothèque monumentale qui regorge d’ouvrages, semble l’attendre. Il a le front partiellement dégarni et porte de petites lunettes cerclées d'acier sur le bout du nez. Sa veste d’intérieur laisse voir un col de chemise orné d'un nœud papillon des plus volumineux, le mettant parfaitement en harmonie avec son univers.

                  extrait de : Sur la Piste du Graal (de Stephan LEWIS)